Avant-propos
Pour Mamie Jeanine, qui a commencé à ouvrir ses tiroirs.
Le 21 avril 2026, Mamie m’a envoyé cinq notes vocales d’affilée sur WhatsApp. Elle parlait de son père né en 1910 à Marrakech, du Mellah où il fallait fermer les portes le soir, de sa mère rencontrée sur une route d’Espagne, d’un frère mort bébé dont personne n’avait plus prononcé le prénom depuis soixante-dix ans.
Le lendemain matin, les messages ont continué à arriver. Des photos, des dates, des précisions. Le petit bébé mort, c’était avant elle. Son père ne s’appelait pas Simon mais Jacob. Son frère Félix avait eu un accident de voiture à Jerez de la Frontera le 25 août 1965, un mois jour pour jour après la naissance de Patrick. Edmond, le cadet, est parti en 2002 de la maladie de Charcot. Victor, le militant sioniste clandestin de Casablanca, est aujourd’hui hospitalisé à Cedars-Sinai à Los Angeles, il écrit, il se bat.
Je lui ai dit de continuer, même en désordre, même par petits bouts. Ce livre est la promesse que je tiens en retour : tout mettre à plat, dans l’ordre, et lui rendre son histoire imprimée.
Ce que j’ai voulu éviter : l’arbre généalogique sec, les dates alignées. Ce que j’ai voulu garder : sa voix, ses silences, ses corrections vives (“Non chéri, mon père c’est Jacob, Simon c’est son demi-frère”), ses fous rires sur la fourchette et le couteau, ses cinq emojis rieurs 😂😂😂😂😂, sa manière de glisser un louis d’or dans la mofleta au soir de la Mimouna.
Mamie, si tu lis ces lignes, c’est que tu as bien fait de commencer à raconter. Et que moi, petit-fils de Paris devenu le gamin d’Abidjan bientôt de Casablanca, j’ai bien fait d’écouter.
Aaron Abidjan, avril 2026
Chapitre 1 : Marrakech, le Mellah, Habib Assouline
Il faut commencer avant nous. Avant Mamie, avant Jacob, avant le père de Jacob même, et remonter jusqu’à celui dont nous ne connaissons que le nom, une date, et la rue dans laquelle il vivait : Habib Assouline, l’aïeul, né à Marrakech vers 1870, mort à Marrakech en 1923.
Mamie en parle comme d’une silhouette lointaine. Son fils Jacob, son propre père à elle, “n’est jamais retourné à Marrakech, ne nous a jamais parlé de lui, jusqu’au moment où Victor a retrouvé sa tombe et son livre déposé à la synagogue de Marrakech.” Une tombe et un livre. C’est peu, et c’est énorme. Les Assouline ne sont pas des gens à laisser beaucoup d’écrit derrière eux. Qu’il y ait un livre quelque part, signé de la main d’Habib, ça change tout.
De ce qu’on sait de lui par la voix de Mamie : il a été marié deux fois. Du premier mariage, plusieurs fils qui sont devenus des oncles dont nous n’avons aucune trace, “les départs des juifs du Maroc, chacun une destination, la correspondance n’existait pas, le téléphone non plus.” Simon, le demi-frère de Jacob, vient de ce premier mariage. Du second, deux enfants seulement : Jacob, notre aïeul direct, né en 1910, et sa sœur Sultana. La seconde épouse d’Habib s’appelait Corcos de jeune fille.
Corcos. Ce nom-là, à Marrakech, à Mogador, à Safi, ça veut dire quelque chose. Les Corcos sont l’une des plus anciennes familles sépharades du Maroc, venus de Castille après l’expulsion de 1492, passés par le Portugal, Amsterdam, Livourne, avant de s’établir dans les ports marocains. À Mogador, ils étaient Tujjar as-Sultan, « marchands du roi », négociants protégés par le sultan, correspondants des Rothschild. À Marrakech, en décembre 1900, c’est précisément un Yéshoua Corcos, notable juif influent, qui impulse l’ouverture de la première école de l’Alliance Israélite Universelle dans le Mellah, contre la méfiance des rabbins traditionalistes. Cette école, c’est probablement celle où Jacob, né dix ans plus tard, apprendra à lire en français.
Autrement dit, Mamie est, par sa grand-mère paternelle, une Corcos. Aaron aussi. Nous venons, par cette branche, d’une des grandes familles juives marocaines.
Le Mellah
Habib vivait dans le Mellah. Le quartier a été fondé en 1558 par un décret du sultan saadien Moulay Abdallah al-Ghalib, qui contraint les juifs de la ville à s’installer derrière des remparts, au pied du palais royal, à l’est de la médina. Deux portes principales, verrouillées chaque soir au coucher du soleil. Double fonction : contrôle de la communauté par le Makhzen, protection contre les tritel, les émeutes anti-juives qui éclataient périodiquement.
Promiscuité extrême. En 1936, le Mellah recense 15 000 juifs ; dans les années 1940, jusqu’à 40 000 sur un espace très restreint. Centre commercial majeur cependant : la place des Ferblantiers, les bijoutiers, les marchands d’épices, les artisans de l’or et de l’argent, qui concentraient des métiers interdits aux musulmans.
Mamie ne fait pas la distinction entre la naissance d’Habib en 1870 et l’enfance de Jacob dans les années 1910-1920, mais les règles étaient les mêmes : “au coucher du soir, il était obligé de rentrer dans le mellah, parce qu’il fallait fermer les portes le soir, c’était toujours très dangereux avec la population. Le mellah, c’était peut-être accepté à Marrakech, mais pas tellement en sécurité.”
Le mot même de Mellah vient de l’arabe malh, le sel. La légende veut que les juifs marrakchis aient dû saler les têtes des condamnés avant qu’on ne les expose sur les murs, tâche que les musulmans refusaient. L’origine est peut-être plus prosaïque, un ancien marécage salé. Mais la légende a résisté aux siècles, et elle dit quelque chose de ce qu’on attendait des juifs dans la cité.
Le protectorat, la fin d’Habib
En mars 1912, la France impose au Maroc le Protectorat. Habib a quarante-deux ans. Le dahir du 12 août 1913 fige une distinction importante : contrairement aux juifs d’Algérie, devenus citoyens français par le décret Crémieux de 1870, les juifs marocains restent sujets du sultan. Ni citoyens, ni tout à fait étrangers, dans un entre-deux qui leur permet de continuer leur vie communautaire sans se voir imposer une identité française, mais qui les maintient aussi dans une précarité juridique.
Habib meurt en 1923, onze ans après l’instauration du Protectorat. Jacob a treize ans. C’est l’âge où un garçon juif devient fils de la Loi, bar mitzvah. Jacob fera sa bar mitzvah, puis il quittera Marrakech, et il n’y reviendra jamais. Et il ne parlera plus jamais de son père. “Mon père ne nous parlait pas beaucoup.”
Reste le livre à la synagogue, et Victor, qui soixante-dix ans plus tard ira le chercher.
Chapitre 2 : Jacob, quinze ans et la route de Casablanca
À la mort d’Habib, en 1923, Jacob a treize ans. On imagine mal l’enfant de ce Mellah que Mamie décrit comme “peut-être accepté, mais pas tellement en sécurité”. Deux ans plus tard, à quinze ans, il quitte Marrakech pour Casablanca, et il n’y retournera jamais. Il ne parlera plus non plus de son père. C’est une époque où on ne revient pas sur ses morts en mots, on les emporte.
À Casablanca, Jacob fait “plusieurs métiers”, comme on dit dans les familles qui ont traversé des siècles sans diplômes. D’abord imprimeur. L’imprimerie à Casablanca dans les années 1925-1940, c’est un métier respectable, à la frontière du commerce et de la culture, qui emploie pas mal de juifs passés par l’école AIU. Jacob y rentre jeune, il y reste plusieurs années.
La base américaine
Ensuite, il travaille à la base américaine. Il faut préciser la date : la base de Nouasseur, à trente kilomètres au sud de Casablanca, n’est pas celle du débarquement de 1942. Elle est construite à partir de 1951 par le Strategic Air Command, dans le cadre de la guerre froide : des B-36 et des B-47 à capacité nucléaire y stationnent. La base de Cazes, dans Casablanca même, fonctionne aussi à cette époque. Jacob y entre donc quelque part entre 1951 et 1963, entre 41 et 53 ans, père déjà de plusieurs enfants. C’est là qu’il apprend l’anglais, langue qu’il gardera toute sa vie, langue qui le rendra capable, dix ans plus tard, d’émigrer aux États-Unis.
Après l’indépendance du Maroc en 1956, Mohammed V demande le retrait des Américains. L’accord est signé en 1959, le départ complet a lieu en décembre 1963. Jacob perd son emploi à peu près en même temps que ses amis militaires s’en vont. Il passe alors à l’autre métier qui l’occupera jusqu’à son départ : chauffeur de taxi.
Le taxi
Mamie le dit simplement, sans s’y attarder. C’est le métier d’un homme qui connaît sa ville. Les hôtels de la corniche et les allées du Maarif, les banques du boulevard d’Anfa et les échoppes du Derb Omar. Un taxi à Casablanca dans les années 1960, c’est un observatoire : on y voit passer des voyageurs, des familles qui partent en silence, des colis qui n’ont pas d’adresse écrite. Jacob a soixante-dix mille raisons de savoir à quoi ressemble un départ discret du pays.
Le pâtissier secret
Et puis, il y a l’autre vie de Jacob, celle dont Mamie parle avec un sourire dans la voix : “un très grand pâtissier. Je me rappelle il apprenait beaucoup de secrets à ma mère, et maintenant avec le recul je comprends, des meringues exceptionnelles.”
Cet homme qui imprimait, qui conduisait, qui parlait anglais avec des militaires américains, faisait aussi des meringues. Il avait cette manie de confier ses recettes à sa femme, de lui glisser des gestes de pâtissier comme on glisse une clé sous une porte. Des gestes venus d’où ? Peut-être de son propre père Habib, dont personne ne dit jamais le métier, et dont un livre est resté à la synagogue de Marrakech.
Le mariage, février 1938
En février 1938, Jacob a vingt-sept ans. Il épouse une jeune femme née en 1920, donc dix ans plus jeune que lui. Il y a une photo, que Mamie a envoyée à Aaron en avril 2026 : les deux jeunes mariés, en noir et blanc, dans une élégance de ville nouvelle, très européenne. “Nous étions très européens au dire de certaines personnes, bien habillées, très éduquées, et comme tu sais, mon amour, très à cheval sur la fourchette et le couteau 😂😂😂😂😂.”

Jacob et sa femme ne vivront pas dans le Mellah. Ils vivront dans le centre-ville, dans la ville nouvelle, dans cette Casablanca cosmopolite où se mêlent Français, Italiens, Espagnols, juifs, musulmans, où les écoles parlent français, où les orchestres jouent du tango. C’est dans cette Casablanca qu’ils auront sept enfants.
Mais avant ce mariage, il y a une histoire que Mamie a toujours refusé de raconter en détail. Une histoire qui se passe sur une route d’Espagne.
Chapitre 3 : Sur une route d’Espagne
Mamie n’a pas encore raconté cette histoire dans son détail. Elle l’effleure : “Ils se sont rencontrés sur la route en Espagne, ça serait très très long, on ne va pas parler de ça, puis ils se sont retrouvés à Casablanca.”
On sait que sa mère est née en 1920 à Casablanca. On sait que Jacob y arrive en 1925 à quinze ans. On sait qu’ils se marient en février 1938, à Casablanca. Entre les deux, il y a cette route d’Espagne, qui n’est pas une métaphore : c’est un voyage réel, avec une voiture, des compagnons peut-être, une étape peut-être à Cadix ou Jerez, les mêmes noms de villes où, trente ans plus tard, Félix aura son accident mortel. Les routes d’Espagne, pour cette famille, sont des routes qui décident.
Ce chapitre est encore vide. Il attend que Mamie veuille bien le remplir.
À demander à Mamie, délicatement
- Le prénom et le nom de jeune fille de sa mère (il me manque)
- Qui voyageait en Espagne, et pourquoi ? Un pèlerinage familial ? Un retour de voyage ?
- La date approximative de leur rencontre (avant 1938, évidemment)
- Qui a présenté l’un à l’autre ? Un cousin ? Une tante ?
Chapitre 5 : Une chambre pour six
De 1938 à 1946, Jacob et sa femme ont les premiers enfants. Le tout premier, un garçon, ne survit pas. Mamie l’évoque en une phrase : “Maman a eu un premier garçon qui n’a pas survécu, suite à un gros souffle au cœur”. Le bébé n’a pas eu le temps qu’on lui donne un prénom pour la mémoire. Dans la liste officielle de la fratrie que Mamie envoie à Aaron trente ans plus tard, il n’apparaît pas. On ne sait pas où il est enterré.
Puis viennent, dans l’ordre : Georgette, Janine (notre Mamie, née vers 1942), Silvia, Félix en 1946, Victor le 15 septembre 1948, Edmond le 1er avril 1953. Six enfants.
Mamie dit : “Nous nous étions six dans une chambre. Mais on était très heureux, on discutait le soir en cachette. On avait une relation très forte entre frères et sœurs, parce qu’on parlait, on parlait beaucoup. Il n’y avait pas de téléphone, il n’y avait pas de télévision. Papa avait la radio, il n’oubliait pas la radio, mais c’était pas la même chose, chéri. Et c’est pour ça qu’on a beaucoup beaucoup lu, nous.”
Six enfants dans une chambre, les parents dans une autre. Ça résume une bonne partie des juifs marocains de la classe moyenne de Casablanca dans les années 1950. Ni la pauvreté du Mellah, ni l’aisance bourgeoise des quartiers d’Anfa. Un appartement de la ville nouvelle, propre, européen, cossu à sa manière mais sans la profusion. On vit serré parce qu’on vit bien.
Mamie insiste : “Même, on ne mettait pas à l’université. Mais on avait tous les livres. J’aurais pas eu 15 ans, j’avais lu Les Raisins de la Colère de Steinbeck. Si on veut essayer de donner aujourd’hui à un enfant un livre de Steinbeck, je te le dis, il ne le lit pas, chéri.”
Janine lisant Steinbeck à 15 ans, c’est-à-dire vers 1957. Les Raisins de la Colère est paru en 1939 aux États-Unis et traduit en français dès 1947. Il a fallu que ce livre traverse la Méditerranée, arrive sur une étagère à Casablanca, passe dans les mains d’une jeune fille juive marrakchi-casaouie qui n’ira pas à l’université, et devienne un souvenir.
Et Mamie précise : “On avait les journaux. Papa avait le journal de la ville tous les jours, il y avait qu’on avait un petit coin où il y avait des histoires de Mickey, du Donald.” Jacob, le père qui ne parlait pas de son propre père, lisait chaque jour le journal de la ville à ses enfants et découpait les pages des illustrés pour qu’ils aient leurs Mickey. On se fait une idée de lui.
Une vie très européenne
Mamie tient à préciser un point qui lui tient visiblement à cœur : “On était très européens. Tu vois, contrairement à ce qu’en pensent les gens de l’Est, qui croient que les juifs du Maroc vivaient comme les arabes. Peut-être que trois ou quatre générations avant, c’est normal, ils devaient vivre comme les arabes, ils n’avaient pas les moyens.”
C’est un mot compliqué à entendre avec des oreilles de 2026, et Mamie sait ce qu’elle dit. Elle ne renie rien du Maroc. Elle dit simplement que les Assouline de Casablanca, au milieu du XXe siècle, étaient des juifs francisés, polis, habillés, scolarisés à l’AIU, et qu’à Paris, à Tel Aviv, à New York, personne ne devait se permettre de les ranger dans la case rurale, pittoresque, exotique où on range parfois les juifs du Maghreb. “Bien habillées, très éduquées, et comme tu sais, mon amour, très à cheval sur la fourchette et le couteau 😂😂😂😂😂.”
Ils étaient six dans une chambre, et ils tenaient la fourchette correctement.


Chapitre 8 : La plus grande piscine du monde
Il y a un détail dans le récit de Mamie qui, quand on l’entend la première fois, ressemble à une exagération enfantine. “Au bel hôtel sur la mer à Casablanca, à côté de la mosquée sur la mer, où précédemment il y avait la plus grande piscine du monde alimentée par l’eau de mer, où nous avons appris à nager. L’eau était renouvelée tous les jours.”
La plus grande piscine du monde. On se dit qu’elle embellit. Elle n’embellit pas.
La Piscine Municipale de Casablanca, dite Piscine Orthlieb, a été inaugurée le 14 juillet 1934, trois ans avant le mariage de Jacob et de la mère de Mamie. Elle mesurait 480 mètres de long sur 75 mètres de large, soit 5,7 hectares. 100 000 mètres cubes d’eau, trois bassins, des plongeoirs en béton, un escalier en spirale, un toboggan. Elle a longtemps été considérée comme la plus grande piscine du monde, et elle l’était probablement.
Elle était construite dans les rochers, en bord de mer, sur la route d’Aïn Diab. L’eau de mer y était renouvelée quotidiennement par les marées et par une station de pompage. Elle fonctionnera jusqu’en 1986 ou 1987, date à laquelle le roi Hassan II fait raser le site pour y construire la Mosquée Hassan II, inaugurée en 1993. C’est pourquoi Mamie, qui habite aujourd’hui Tel Aviv et n’a pas revu Casablanca depuis des années, se repère en disant “à côté de la mosquée sur la mer” : elle pointe le même point sur la carte que la piscine de son enfance, sauf que la piscine n’est plus là, qu’il y a une mosquée à sa place, et que seule la mémoire fait la jonction.

C’est dans cette piscine-là, mesurant plus long qu’un terrain de foot, que Mamie et ses frères et sœurs ont appris à nager. Georgette, Janine, Silvia, Félix, Victor, Edmond. Six enfants Assouline qui apprennent à ne pas se noyer dans l’eau du Détroit, entre le rocher et le bleu, pendant que Jacob travaille à la base américaine et que leur mère tient la maison.
Plus tard, Félix partira de Casablanca par le détroit de Gibraltar. Il trouvera la mort de l’autre côté, à Jerez de la Frontera. Plus tard, Victor partira en cachette vers la Terre Promise, en passant lui aussi par la mer. Mais avant cela, ils ont tous appris à nager dans la plus grande piscine du monde, avec l’eau qu’on renouvelle tous les jours.
Chapitre 11 : Victor part incognito
Victor Ihyia Assouline est né le 15 septembre 1948 à Casablanca. Il a la particularité, dans la famille, d’écrire. Il a un blog sur dafina.net, réseau culturel des juifs du Maroc, où il publie régulièrement des récits de son enfance marocaine et de sa jeunesse sous les drapeaux. “Certains trouvent que j’ai un accent Tanzaoui ou même Chamali (Tangerois ou Riffain). Alors je leur sors que mes ancêtres étaient bien avant eux, venus à l’époque phénicienne et même avant.” C’est la première ligne de son texte Mes aventures au Maroc, J’suis pas touriste, moi ! publié en septembre 2020.
Mais le texte qui m’intéresse ici est plus ancien dans sa mémoire, et plus récent dans sa rédaction. Il s’intitule Les Yeux Bleus de la Terre Promise, publié le 28 mars 2022. Il raconte son départ du Maroc pour Israël. Il commence par une citation de Nietzsche, “Tu veux avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau et oublie-toi en lui.” Puis il raconte.
“Mon grand frère m’avait accompagné jusqu’en bas de l’immeuble quelque part dans le centre de Casablanca et me donnait mes dernières instructions avant de me quitter. 3ème étage, porte gauche ! Tu tapes deux fois !, pas trois ! pas quatre ! deux fois ! Et sois discret quand tu rentres et tu sors de l’immeuble ! Et trouve-toi un prénom quelconque, n’utilise pas le tien, c’est la règle. Tout ça sentait le polar. J’étais fébrile et j’adorais.”
Le grand frère, c’est Félix. Le seul grand frère que Victor ait eu. C’était, à cette époque-là, à la fin de ses études et avant sa mort. Félix lui-même avait appartenu au mouvement Hashomer Hatsair et aurait dû partir au kibboutz avec le groupe précédent, mais il avait décidé de terminer ses études d’abord. Il ne partira jamais, Félix. C’est Victor qui partira, et c’est Félix qui mourra sur la route d’Espagne, peut-être même à la suite de l’un de ces voyages.
Ce qu’il fallait fuir
Le Maroc, au milieu des années 1960, est officiellement un pays indépendant et souverain. Mohammed V en 1956, puis Hassan II à partir de 1961, ne promulguent pas d’interdiction formelle faite aux juifs de quitter le pays. Officiellement. En pratique, dès fin 1956, Mohamed Laghzaoui, patron de la Sûreté nationale, ordonne secrètement aux gouverneurs de ne plus délivrer de passeports aux juifs soupçonnés de vouloir rejoindre Israël. Des milliers de demandes sont refusées, sans motif écrit. C’est à cela que Mamie fait référence en disant, soixante ans plus tard à son petit-fils, “il raconte son départ incognito du Maroc car on ne partait pas librement pour la Terre promise.”
Il y a eu trois phases. La première, de 1956 à 1961, est celle de l’émigration clandestine organisée par la Misguéret, branche secrète du Mossad implantée au Maroc. Embarquements nocturnes depuis Tanger ou Casablanca, passage par Gibraltar, Marseille, les camps de transit du Grand Arenas. Passeports collectifs bricolés, prénoms d’emprunt, filières par petits groupes. En janvier 1961, le naufrage du Pisces au large de Tanger, 44 noyés dont 24 enfants, force Hassan II à négocier. Un accord secret entre le Mossad et le Palais aboutit à l’opération Yakhin, de novembre 1961 au printemps 1964 : 97 000 juifs partent officiellement, avec des passeports collectifs signés par Oufkir et le couvert de l’organisation américaine HIAS. 54,5% de la communauté de Casablanca. 77,2% de celle de Marrakech.
Victor était trop jeune pour partir seul en 1956. Il a probablement été recruté par Hashomer Hatsair à quatorze ou quinze ans, donc vers 1962-1963, en pleine opération Yakhin. Mais le mouvement continuait à travailler en semi-clandestinité, parce qu’un garçon de quinze ans ne part pas avec un passeport collectif de famille. Il part seul, avec un faux nom, vers un kibboutz qui l’attend.
Le mouvement
Hashomer Hatsair, « La Jeune Garde », est un mouvement de jeunesse sioniste-socialiste fondé en 1913, proche du parti Mapam, structuré autour des kibboutzim laïcs. Au Maroc, ses cellules ont fonctionné en clandestinité à partir de 1956, intégrées au dispositif de la Misguéret. Les mouvements de jeunesse sionistes servaient de viviers pour l’Aliyat Ha-Noar, le « départ des jeunes », envoyés seuls dans des kibboutzim israéliens où ils étaient pris en charge.
Le recrutement se faisait discret. Les rendez-vous dans des appartements prêtés, à des étages précis, avec des coups frappés selon un schéma convenu. “Trois étages, porte gauche, tu tapes deux fois, pas trois, pas quatre, deux fois.” Victor décrit à la lettre les consignes de sécurité de la Misguéret. C’est Félix, son grand frère de deux ans de plus, qui les lui transmet, parce que Félix en a été.
Le copain dans l’immeuble
Dans le récit de Victor, il y a une anecdote que je ne peux pas ne pas citer :
“Juste avant de monter, un copain était entré dans l’immeuble et me demanda ce que je faisais là. Suivant les consignes du grand frère, je lui dis que je venais voir quelqu’un au 2ème. Il me répondit que lui, allait voir des gens au 4ème. Inutile de dire le fou rire qu’on a eu quand on s’est retrouvés…”
Deux adolescents juifs de Casablanca, début 1960, chacun en route pour Hashomer Hatsair, qui se croisent en bas de l’immeuble et se mentent par réflexe à cause des consignes de Félix, avant de comprendre et d’éclater de rire. Ce sont ces fous rires-là qu’on n’imagine pas quand on lit un manuel d’histoire. Ils étaient pourtant bien là.
Plus tard
Victor est parti. Il a vécu en Israël. Il est plus tard rentré aux États-Unis, où il a servi dans l’armée américaine, potentiellement jusqu’au Vietnam (son texte Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S., Bébert et moi et le Vietnam le laisse entendre). Il s’est installé à Los Angeles. Il y a écrit ses souvenirs.


Aujourd’hui, en avril 2026, il est hospitalisé à Cedars-Sinai, à Los Angeles. Malade. Une photo envoyée par Mamie le montre entre trois infirmières, un sourire, un pull crème, des jouets dans la main. Son frère Édmond est mort en 2002. Son frère Félix est mort en 1965. Sa sœur Janine, notre Mamie, lui envoie des nouvelles d’Aaron, le petit-fils qui vient de recevoir les notes vocales.
“Oui Aaron est heureux, ma mamie d’amour, il m’a répondu. Je lui envoie des souvenirs enfouis depuis 70 ans et bizarre comme ça revient.”
Chapitre 14 : 25 août 1965, Jerez de la Frontera
Patrick est né le 25 juillet 1965 à Paris. Fils de Janine et de son mari, le premier petit-fils de Jacob et de sa femme, donc le premier petit-fils d’une fratrie de six. La nouvelle fait le tour de la famille.
Félix a alors dix-neuf ans. Il a grandi à Casablanca, dans la chambre aux six enfants, il a été militant à Hashomer Hatsair sans partir, il a terminé ses études, il a des projets qu’on n’a pas encore tous retracés. Il a aussi, depuis deux ans, une amoureuse : Karine. La photo que Mamie garde toujours dans sa chambre les montre ensemble, Karine sur les épaules de Félix, rire figé.
En cet été 1965, Félix a acheté son billet pour Paris. Il doit venir voir sa sœur Janine et son nouveau neveu Patrick. Ensuite il s’envolera pour Los Angeles, où il projette de s’installer. C’est l’année où son père Jacob, lui aussi, émigre aux États-Unis. La famille pivote.
Il prend la route avec un copain, en voiture décapotable. Ils traversent le détroit de Gibraltar en ferry, depuis le Maroc jusqu’à l’Espagne, et remontent vers Paris. À hauteur de Jerez de la Frontera, près de Cadix, quelque chose se passe. La voiture se retourne. Mamie le dit avec une précision médicale que seule la douleur impose :
“Affaissement du sternum, mort dans l’ambulance.”
Quelques jours à Cadix pour les formalités. Puis transfert à Madrid, au Cimiterio del Este, dans le carré juif. Félix y restera quarante ans, entre 1965 et le milieu des années 2000, avant d’être transféré à Ashdod en Israël, à côté de Papy Gilou, le mari de Mamie.
Un mois jour pour jour après la naissance de Patrick, le 25 août 1965, Félix a dix-neuf ans, et il meurt.
Ce qui se passe dans la famille
Jacob a cinquante-cinq ans. Il vient d’émigrer aux États-Unis avec un de ses fils (nous ne savons plus exactement lequel, Mamie le dit parfois ainsi, parfois autrement, il faudra reprécisier). Il apprend la mort de son fils aîné Félix depuis l’Amérique.
La mère de Félix a quarante-cinq ans. Janine en a vingt-trois, et son bébé Patrick, trente jours. Silvia, Victor, Edmond, plus jeunes, encaissent chacun à leur âge. Victor en particulier a dix-sept ans : le grand frère qui lui avait donné les instructions en bas de l’immeuble pour Hashomer Hatsair n’est plus là. Edmond, le petit dernier, a douze ans. Il n’a pas encore fait sa bar mitzvah. Mamie, soixante et un ans plus tard, s’emmêlera dans le souvenir en racontant à Aaron “Victor n’avait pas encore fait sa Bar Mitzvah” alors que c’est Edmond. Le deuil a fait fondre les deux prénoms l’un dans l’autre.
Karine reste. Deux ans d’amour, un avenir en suspens. Mamie n’a pas dit ce qu’elle est devenue après.
Le sternum et l’ambulance
C’est une image dure, mais Mamie l’a mise dans le texte, donc elle doit rester dans le livre. “Voiture décapotable s’est retournée, affaissement du sternum, mort dans l’ambulance.”
On peut imaginer la scène à Jerez, la route blanche, le ciel d’août au-dessus de l’Andalousie, les gyrophares qui arrivent de Cadix, les formalités en espagnol que personne ne parle, les parents en Casablanca qu’il va falloir prévenir par téléphone ou par télégramme, le copain survivant qui probablement n’est pas indemne, le billet d’avion pour Paris qui ne sera jamais utilisé, le bébé Patrick qui à Paris tète sa mère qui ne sait pas encore, la voiture décapotable qui reste dans le fossé espagnol.
Et puis il y a ce détail qui ressurgit, soixante ans plus tard, dans le message WhatsApp de Mamie à Aaron : “Jusqu’à présent sa photo est dans ma chambre. Karine était son amour pendant les deux ans.”
Une photo. Une chambre. Soixante ans après.

Chapitre 15 : Le mariage de Jeanine et la robe centenaire
Ce chapitre, Mamie nous le donnera par morceaux. Pour l’instant, on a deux choses : une date implicite et une série de photos.
La date : vers 1961. Jeanine a dix-neuf ans. Elle épouse celui que toute la famille appellera plus tard Papy Gilou. Son père Jacob, dans la note 01, glisse une phrase qu’on n’arrive pas à caler dans le reste du récit, une histoire d’italien et d’anglais qu’il maîtriserait plus ou moins. On attend que Mamie nous la précise.
Les photos, ce sont cinq clichés que Mamie a envoyés le 22 avril 2026 à 11h26-11h28. Elles montrent Jacob, son père, debout à côté de sa fille Jeanine, le soir du henné. Jeanine porte la robe de mariée juive marocaine, une robe qui, Mamie le précise, “date de 100 ans.”


Une robe de cent ans. Si on se tient à la date qu’on a, 1961, cela veut dire qu’elle a été cousue vers 1861. C’est l’année où Abraham Corcos devient consul des États-Unis à Mogador. C’est l’année où la guerre de Sécession américaine commence. Et quelque part au Maroc, dans une famille Corcos ou Assouline, une jeune mariée endosse cette robe pour la première fois. Cent ans après, c’est Jeanine qui la porte à Casablanca. Cent soixante-cinq ans après, elle en parle à son petit-fils sur WhatsApp.
La suite
Papy Gilou, qui il était, comment Jeanine l’a rencontré, combien de temps ils ont été fiancés, la cérémonie, l’emplacement à Casablanca, les invités, la fête, tout cela Mamie nous le racontera plus tard. Je lui ai écrit : “Et j’en profite, tu m’as jamais raconté Papy Gilou. Comment tu l’as rencontré, quel âge tu avais, comment ça s’est passé.”
On attend. En attendant, il y a cette photo, et cette robe.
Chapitre 18 : Edmond, janvier 2002
Edmond est né le 1er avril 1953 à Casablanca. Il est le dernier des six enfants vivants de Jacob et de sa femme. À sa naissance, Georgette doit avoir autour de quinze ans, Janine onze, Silvia entre les deux, Félix sept, Victor quatre. Il arrive dans une famille déjà faite, qui l’adopte comme on adopte son petit dernier, avec ce mélange de tendresse et d’inquiétude qu’on a pour les cadets.
En 1965, quand Félix meurt sur la route d’Espagne, Edmond a douze ans. Il n’a pas encore fait sa bar mitzvah. Mamie raconte : “Là il n’avait pas encore fait sa Bar Mitzvah, il a beaucoup beaucoup souffert, c’est pour ça qu’il a ce comportement un petit peu, comment dirais-je, tout ce qui est artificiel, genre appartement, bijoux, beaucoup d’argent.” Mamie parle de Victor dans cette phrase, mais d’après les dates c’est Edmond qui est concerné : c’est Edmond qui avait douze ans en 1965, pas Victor qui en avait dix-sept. Le souvenir a glissé, soixante ans plus tard, les deux petits frères se sont mêlés dans la tristesse. Il faudra redemander à Mamie d’elle-même démêler, mais en attendant, on note : c’est Edmond qui a douze ans à la mort de Félix, c’est Edmond qui n’a pas encore fait sa bar mitzvah quand l’aîné meurt, c’est Edmond qui en porte quelque chose toute sa vie.
On ne sait pas encore beaucoup de lui. Sa vie d’adulte est un chapitre à écrire, et Mamie acceptera peut-être un jour de le raconter. Pour l’instant, on sait seulement ce qu’on apprend dans une phrase de message WhatsApp, le 22 avril 2026 à 14h19 :
“Edmond est né le premier avril 1953 et mort janvier 2004 (corrigé ensuite en janvier 2002) de la maladie de Charcot.”
La maladie de Charcot
La maladie de Charcot, ou sclérose latérale amyotrophique (SLA), est une maladie neurodégénérative qui détruit progressivement les motoneurones. Les muscles s’atrophient. La parole, la déglutition, la respiration deviennent impossibles. Le patient reste pleinement conscient de ce qui lui arrive. La médiane de survie est de trois à cinq ans après le diagnostic. C’est une maladie dure.
Edmond meurt à 48 ans en janvier 2002 (à vérifier avec Mamie, qui a d’abord écrit 2004 avant de corriger). Son frère Victor, deux ans plus tard, publiera sur dafina.net plusieurs textes. L’un d’eux, retrouvé par Mamie en avril 2026 dans un tiroir, est une lettre de Victor au sujet d’Edmond. Mamie l’a retrouvée, elle hésite à la partager. “Je ne pense pas que je pourrais te l’envoyer. Peut-être dans quinze jours je l’aurai bien à un moment. Et je lui demande l’autorisation. C’est trop douloureux.”
Ce chapitre reste ouvert. Quand Victor acceptera, on aura sa lettre. En attendant, on retient que la famille Assouline a perdu, en moins de quarante ans, deux de ses fils. Félix en 1965. Edmond en 2002. Jacob et sa femme, eux, ont vécu assez pour enterrer Edmond.
Aaron n’a pas connu Edmond
Aaron, le petit-fils de Mamie qui écrit ce livre, n’a pas connu Edmond. Il avait six ans quand Edmond est mort. C’est peut-être pour ça que, quand Mamie lui a écrit “Edmond est mort en janvier 2002 de la maladie de Charcot”, il a répondu “Edmond… je savais pas qu’il était parti lui aussi, ça me serre le cœur.”
Il y a des morts qu’on apprend à deux reprises : une fois quand elles arrivent, une deuxième fois quand on est en âge de les comprendre. Pour Aaron, la mort d’Edmond a été cette deuxième fois.
Chapitre 19 : Victor à Cedars-Sinai
En avril 2026, Victor Ihyia Assouline a soixante-dix-sept ans. Il est hospitalisé à Cedars-Sinai Medical Center, le grand hôpital de Los Angeles, dans Beverly Boulevard. Mamie, depuis Tel Aviv, reçoit de ses nouvelles par photos. L’une de ces photos, qu’elle transmet à Aaron, le montre debout dans un couloir, trois infirmières autour de lui, un pull crème un peu ample, un jogging, un sourire, et deux petits jouets qu’il tient entre ses doigts. “Il m’a envoyé cette photo avec ses nurses infirmières à Cedars-Sinai, l’hôpital, car malheureusement il est malade.”
Mamie n’a pas dit de quoi Victor est malade. On a la pudeur de ne pas demander. Ce qu’on sait, c’est que depuis cet hôpital, Victor continue d’écrire. Il publie régulièrement sur le site dafina.net, gazette culturelle des juifs du Maroc installés en diaspora. Ses textes remontent à 2020 pour les plus anciens visibles, Mes aventures au Maroc, et jusqu’en 2022 pour Les Yeux Bleus de la Terre Promise. D’autres sont plus dispersés dans le temps. Certains concernent son enfance (Le petit fils du Rabbin, La Gazelle et la Gzerra, La moustique de Khouribga), d’autres sa jeunesse (Les Yeux Bleus de la Terre Promise), d’autres sa vie d’adulte (Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S., Bébert et moi et le Vietnam, Mon petit séjour dans une prison Marocaine).
L’ensemble dessine un autoportrait en fragments. Ce que Mamie dit de lui : “Il a ce comportement un petit peu, tout ce qui est artificiel, genre appartement, bijoux, beaucoup d’argent. Moi il en a besoin pour vivre, c’est sûr, mais il n’a jamais été aux pièces. Il a des passions, un petit peu de la norme aussi. Mais c’est envers les écrits qu’il a faits. Et tu verras un petit peu de la plume qu’il a.” Victor, selon sa sœur, a cherché le confort parce qu’il en avait besoin pour vivre, mais ce qui compte chez lui ce sont ses écrits.
Les fils
Victor a un fils, Natan, né un 15 septembre, comme lui. Le père et le fils partagent le même jour de naissance. On sait peu de Natan pour l’instant. Il faudra creuser.
L’autorisation
Il y a, dans un tiroir de Mamie, une lettre manuscrite de Victor au sujet d’Edmond. Mamie l’a retrouvée le 22 avril 2026, en fouillant pour Aaron. Elle hésite à la partager sans l’accord de Victor. “Peut-être dans quinze jours, je l’aurai bien à un moment. Et je lui demande l’autorisation. C’est trop douloureux.”
C’est la bonne décision. Rien ne presse. Si Victor donne son accord, la lettre entrera dans ce livre. Sinon, elle restera dans le tiroir de Mamie, et c’est très bien ainsi. Nos morts nous appartiennent peu. Ils appartiennent d’abord à ceux qui continuent de leur écrire.
L’Aaron de 2026 à Victor
À la fin du message WhatsApp où Aaron reçoit la photo de Victor à Cedars-Sinai, il écrit à Mamie : “Tonton Victor à Cedars, tu lui diras que je l’embrasse fort quand tu lui parles.”
C’est court. C’est juste. Dans ce livre qui cherche à dire beaucoup de choses, voilà une phrase qui se suffit. Victor, si ce livre te parvient un jour à Los Angeles, Aaron t’embrasse fort.

Chapitre 21 : Aaron demande, Mamie répond
Ce livre est né d’une phrase, le 24 mars 2026 à 16h13, dans une conversation WhatsApp entre Aaron et Mamie.
Aaron venait de voir les trois photos que Mamie lui avait envoyées : le grand hôtel sur la mer à Casablanca, la mosquée, la grande piscine qui n’existe plus. Il lui a écrit : “Tu voudrais me faire des notes vocales avec des histoires ? Ça serait super.”
Quelques semaines plus tard, le 20 avril, Mamie a envoyé une photo de sa Mimouna, avec son louis d’or glissé dans la mofleta. Aaron lui a raconté sa vie à Abidjan, la formation de trois cents personnes, le voyage à Casablanca prévu pour le samedi suivant, Dakhla après. Mamie a dit qu’elle voulait lui parler, et elle a demandé pardon pour un précédent message qu’elle avait envoyé à Karine par erreur, “😂😂😂.”
Le 21 avril à 17h, les notes vocales sont arrivées.
Cinq d’un coup. Mamie parlait du Mellah, de Marrakech, des portes qui se fermaient le soir, de Casablanca, de l’Espagne, de la fratrie. Elle se corrigeait à voix haute. Elle faisait des digressions. Elle disait “bon, chéri” et reprenait. Aaron, à Abidjan, a écouté deux fois et s’est mis à retranscrire. Il a lancé mlx_whisper sur son Mac, et a commencé à corriger les prénoms que le logiciel avait déformés. Jean-Jet pour Georgette. Jeanine qu’il fallait écrire aussi Janine. Habib qui n’était pas le père mais le grand-père.
Le 22 avril, les messages ont continué d’arriver toute la journée. Mamie a corrigé des choses : “Non chéri, mon père c’est Jacob, Simon c’est son demi-frère. Habib était marié deux fois.” Elle a rajouté un enfant : Edmond, né en avril 1953, mort en janvier 2002 de la maladie de Charcot. Elle a raconté la mort de Félix au kilomètre près, Jerez, Cadix, Madrid. Elle a dit “Karine était son amour pendant les deux ans.” Elle a envoyé les écrits de Victor, les photos du mariage de ses parents en 1938, la petite photo d’elle et Georgette avec les rubans. Elle a hésité à envoyer la lettre de Victor sur Edmond, et elle a eu raison d’hésiter. Puis elle a dit à Aaron, à 11h18 : “Oui Aaron est heureux, ma mamie d’amour, il m’a répondu. Je lui envoie des souvenirs enfouis depuis soixante-dix ans et bizarre comme ça revient.”
Le livre dans le livre
Ce livre, Aaron l’a imaginé à ce moment-là. Il s’est dit : je vais la faire parler un peu plus. Je vais lui renvoyer des questions, elle va en envoyer d’autres notes, je vais tout ranger. Elle est en âge de se souvenir. Moi je suis en âge d’écouter. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Il a construit un dossier sur son Mac, dans un coin du disque, Projects/_perso/livre-mamie-jeanine/. Il y a rangé les audios bruts, les transcriptions, les photos, le fil WhatsApp lui-même dans le dossier chat/. Il a fait des recherches historiques en parallèle, sur le Mellah, sur la Piscine Orthlieb, sur Hashomer Hatsair, sur les Corcos. Il a recoupé. Il a corrigé. Il a rédigé.
Et il a répondu à Mamie, à chaque session, en essayant de poser les bonnes questions pour la session suivante. Les premières questions étaient naïves. Les suivantes ont été plus justes. Mamie a corrigé, précisé, envoyé d’autres photos. C’est ainsi que ce livre s’écrit : en allers-retours, petits bouts par petits bouts, en désordre, et qu’Aaron remet dans l’ordre à Abidjan pendant que Mamie, à Tel Aviv, se souvient de choses que ses propres enfants n’ont jamais entendues.
La promesse
À chaque session, Aaron recopie la même phrase au bout de ses réponses, sous une forme ou une autre : “Prends ton temps Mamie, continue d’envoyer quand ça te vient, même en désordre, même petit bout par petit bout, je mets tout bien rangé ici.”
Ce livre est l’autre versant de cette phrase. Il n’est pas fini. Il ne le sera peut-être jamais. Chaque fois que Mamie envoie une nouvelle note vocale, une nouvelle photo, une nouvelle correction (“Non chéri, ce n’est pas ça”), un chapitre s’allonge ou s’ouvre. On avance par ajouts, par repentirs, par retours en arrière. Comme un tricot qu’on reprend le soir en cachette, quand on est six dans une chambre et qu’on n’a ni télé ni téléphone.
Si Mamie lit ces lignes un soir à Tel Aviv, qu’elle sache une chose : tout est noté, rien n’est perdu, on continue quand elle voudra.


La toute première note vocale
Annexe E : Chronologie familiale et historique
1558
- Création du Mellah de Marrakech par le sultan saadien Moulay Abdallah al-Ghalib.
vers 1870
- Naissance de Habib Assouline à Marrakech, dans le Mellah.
1900 (décembre)
- Ouverture de la première école de l’Alliance Israélite Universelle à Marrakech, sous l’impulsion de Yéshoua Corcos.
1910
- Naissance de Jacob Assouline à Marrakech, fils d’Habib (second mariage avec une née Corcos). Sa sœur Sultana naît à peu près à la même époque.
1912
- Protectorat français instauré au Maroc (traité de Fès, mars).
1913 (12 août)
- Dahir sur la condition civile. Les juifs marocains restent sujets du sultan.
1920
- Naissance de la mère de Janine à Casablanca (prénom à préciser).
1923
- Décès d’Habib Assouline à Marrakech. Jacob a 13 ans. Il fait sa bar mitzvah.
1925
- Jacob, 15 ans, quitte Marrakech pour Casablanca. Il n’y retournera jamais.
1934 (14 juillet)
- Inauguration de la Piscine Municipale de Casablanca (Piscine Orthlieb), 480 × 75 m.
1938 (février)
- Mariage de Jacob Assouline et de sa femme (Corcos ? autre ?) à Casablanca.
années 1938-1942
- Naissance d’un premier garçon, qui ne survit pas (“gros souffle au cœur”).
- Naissance de Georgette, l’aînée vivante.
vers 1942
- Naissance de Janine (Jeanine), future Mamie, à Casablanca.
1942 (8 novembre)
- Opération Torch, débarquement allié en Afrique du Nord (Casablanca).
vers 1944
- Naissance de Silvia (à préciser).
1946
- Naissance de Félix à Casablanca.
1948 (15 septembre)
- Naissance de Victor Ihyia à Casablanca.
1950
- Sultana, sœur de Jacob, émigre en Israël.
1951
- Construction de la base aérienne américaine de Nouasseur.
1953 (1er avril)
- Naissance d’Edmond, le cadet.
1956
- Indépendance du Maroc.
- Mise en place des cellules clandestines Hashomer Hatsair au Maroc, dans le cadre de la Misguéret.
vers 1957
- Janine lit Les Raisins de la Colère de Steinbeck à quinze ans.
1959
- Accord pour le retrait américain du Maroc.
vers 1961
- Mariage de Janine, 19 ans, avec Papy Gilou (à confirmer).
1961 (janvier)
- Naufrage du Pisces, 44 juifs marocains noyés au large de Tanger.
1961 (27 novembre) – 1964 (printemps)
- Opération Yakhin. ~97 000 juifs marocains émigrent vers Israël (77,2 % des juifs de Marrakech).
1962-1963 (probable)
- Victor part incognito du Maroc via Hashomer Hatsair. Raconté dans Les Yeux Bleus de la Terre Promise.
1963 (décembre)
- Départ complet des Américains de Nouasseur. Jacob perd son emploi à la base, passe au taxi.
1965
- Jacob émigre aux États-Unis.
- 25 juillet : naissance de Patrick, fils de Janine, à Paris.
- 25 août : mort de Félix, 19 ans, accident de voiture à Jerez de la Frontera (Espagne). Enterré à Cadix, puis transféré au cimetière juif de Madrid (Cimiterio del Este).
1968
- Sultana reçoit en Israël Jacob, sa femme, et Janine. Première retrouvailles depuis 1950.
1968 ou après (à préciser)
- Janine quitte définitivement la région parisienne pour Paris. Patrick est parisien.
2002 (janvier)
- Mort d’Edmond Assouline, 48 ans, de la maladie de Charcot.
2003 (août)
- Aaron, 7 ans, ring boy au mariage de Stephanie à Los Angeles.
années 2000 (milieu)
- Transfert du corps de Félix de Madrid à Ashdod (Israël), près de Papy Gilou.
2020 (26 septembre)
- Premier article visible de Victor sur dafina.net : Mes aventures au Maroc.
2022 (28 mars)
- Publication de Les Yeux Bleus de la Terre Promise par Victor Ihyia Assouline.
2026 (mars-avril)
- Reprise de la correspondance WhatsApp Mamie / Aaron. Ouverture du projet Livre Mamie Jeanine.
- 20 avril : photo de la Mimouna, louis d’or dans la mofleta.
- 21 avril : cinq premières notes vocales de Mamie sur Marrakech, Casablanca, la fratrie.
- 22 avril : sessions intensives. Corrections (Jacob, pas Simon). Envoi des écrits de Victor sur dafina.net. Photo de Victor à Cedars-Sinai.
Annexe D : Glossaire
AIU, Alliance Israélite Universelle, organisation fondée à Paris en 1860 pour promouvoir l’éducation et les droits civiques des juifs dans le monde. Ouvre sa première école au Maroc à Tétouan en 1862, à Marrakech en décembre 1900 sous l’impulsion de Yéshoua Corcos. École principale de Jacob Assouline enfant.
Alyah (hébreu aliyah, « montée »), Émigration d’un juif vers la Terre d’Israël. Au Maroc, l’alyah a été massive entre 1948 et 1967, largement clandestine entre 1956 et 1961, puis couverte par l’Opération Yakhin.
Ashdod, Ville israélienne sur la côte méditerranéenne, au sud de Tel Aviv. C’est là que Papy Gilou, le mari de Mamie, est inhumé. Félix y a été transféré au milieu des années 2000, après 40 ans au cimetière juif de Madrid.
Bar Mitzvah, Cérémonie marquant l’entrée dans l’âge religieux adulte d’un garçon juif, à 13 ans. Edmond, né en 1953, n’avait pas encore fait sa bar mitzvah quand Félix est mort en août 1965 (il allait avoir 13 ans en avril 1966).
Casablanca, Ville où est née Mamie (vers 1942) et où la famille Assouline s’est établie à partir de 1925 (arrivée de Jacob). La famille y vivait en ville nouvelle, pas dans le Mellah.
Cedars-Sinai, Hôpital de Los Angeles où Victor Ihyia Assouline est hospitalisé en avril 2026.
Corcos, Grande famille sépharade du Maroc, originaire de Castille, implantée à Mogador, Marrakech, Casablanca. Marchands du roi (Tujjar as-Sultan). La grand-mère paternelle de Jacob Assouline était née Corcos.
Dafina.net, Site et gazette culturelle des juifs du Maroc en diaspora, où Victor Ihyia Assouline publie ses souvenirs depuis 2020.
Dahir, Décret royal au Maroc. Dahir du 12 août 1913 : fige le statut civil des juifs marocains.
Hashomer Hatsair, « La Jeune Garde ». Mouvement sioniste-socialiste de jeunesse fondé en 1913, structuré autour des kibboutzim laïcs. Au Maroc, cellules clandestines à partir de 1956. Victor y a été recruté adolescent, probablement vers 1962-1963.
Henné, Rite de mariage juif marocain célébré la veille du mariage : les mains de la mariée sont ornées de dessins au henné. La robe du henné de Mamie date de cent ans et lui vient de sa famille.
Jerez de la Frontera, Ville d’Andalousie, près de Cadix. Lieu de l’accident de voiture mortel de Félix Assouline le 25 août 1965.
Maladie de Charcot, Sclérose latérale amyotrophique (SLA), maladie neurodégénérative qui a emporté Edmond Assouline en janvier 2002.
Mellah, Quartier juif fortifié dans les villes marocaines. Celui de Marrakech, créé en 1558, était l’un des plus anciens. Habib Assouline y vivait, Jacob y est né en 1910 et y a grandi jusqu’à 15 ans.
Miâara, Cimetière juif de Marrakech, probablement lieu de sépulture d’Habib Assouline (décédé 1923).
Mimouna, Fête juive marocaine célébrée le soir de la fin de Pessah, marquant le retour au hametz (levain). On y mange la mofleta. Mamie en fait la coutume chaque année en y glissant un louis d’or ou un bijou à la place de l’œuf.
Misguéret, « Le cadre ». Branche secrète du Mossad active au Maroc à partir de 1956, chargée de l’auto-défense juive et de l’organisation de l’alyah clandestine. Organisait Hashomer Hatsair et les départs des jeunes.
Mofleta, Crêpe fine et moelleuse, plat traditionnel de la Mimouna, garnie de miel et de beurre.
Nouasseur, Base aérienne américaine à 30 km au sud de Casablanca, active de 1951 à 1963. Jacob y a travaillé (probablement 1951-1963), y a appris l’anglais. Aujourd’hui aéroport Mohammed V.
Opération Yakhin, Opération secrète Mossad / Palais chérifien, novembre 1961 – printemps 1964, qui a permis l’émigration d’environ 97 000 juifs marocains vers Israël sous couvert de l’organisation américaine HIAS.
Orthlieb (Piscine), Piscine municipale de Casablanca, inaugurée le 14 juillet 1934, 480 × 75 m, considérée comme la plus grande piscine du monde. Alimentée en eau de mer renouvelée quotidiennement. Rasée en 1986 pour la Mosquée Hassan II. Lieu où les six enfants Assouline ont appris à nager.
Papy Gilou, Nom affectueux du mari de Mamie, grand-père d’Aaron. Inhumé à Ashdod.
Pessah, Pâque juive, fête du printemps célébrant la sortie d’Égypte. Dure huit jours. La Mimouna en marque la sortie.
Protectorat français, Période de tutelle française au Maroc, 1912-1956. Pendant laquelle Jacob a grandi, travaillé, s’est marié et a eu ses enfants.
Sépharade, Juif originaire de la péninsule ibérique, expulsé en 1492 (Espagne) ou 1497 (Portugal), dont les descendants se sont installés en Afrique du Nord, aux Pays-Bas, en Italie, en Turquie, etc. Les Assouline et les Corcos sont sépharades.
Sultana, Prénom de la sœur unique de Jacob Assouline. Émigrée en Israël en 1950, revue par Jacob, sa femme et Janine en 1968.
Tritel, Émeutes anti-juives périodiques dans les villes marocaines (notamment Fès 1912, Marrakech divers). Une des raisons historiques de la fermeture nocturne des portes du Mellah.
Tujjar as-Sultan, « Marchands du roi ». Statut privilégié accordé par les sultans marocains à certaines familles juives négociantes (dont les Corcos de Mogador), qui bénéficiaient de la protection royale pour le commerce transatlantique.