Avant-propos
Pour Mamie Jeanine, qui a commencé à ouvrir ses tiroirs.
Le 21 avril 2026, Mamie m’a envoyé cinq notes vocales d’affilée sur WhatsApp. Elle parlait de son père né en 1910 à Marrakech, du Mellah où il fallait fermer les portes le soir, de sa mère rencontrée sur une route d’Espagne, d’un frère mort bébé dont personne n’avait plus prononcé le prénom depuis soixante-dix ans.
Le lendemain matin, les messages ont continué à arriver. Des photos, des dates, des précisions. Le petit bébé mort, c’était avant elle. Son père ne s’appelait pas Simon mais Jacob. Son frère Félix avait eu un accident de voiture à Jerez de la Frontera le 25 août 1965, un mois jour pour jour après la naissance de Patrick. Edmond, le cadet, est parti en 2002 de la maladie de Charcot. Victor, le militant sioniste clandestin de Casablanca, est aujourd’hui hospitalisé à Cedars-Sinai à Los Angeles, il écrit, il se bat.
Je lui ai dit de continuer, même en désordre, même par petits bouts. Ce livre est la promesse que je tiens en retour : tout mettre à plat, dans l’ordre, et lui rendre son histoire imprimée.
Ce que j’ai voulu éviter : l’arbre généalogique sec, les dates alignées. Ce que j’ai voulu garder : sa voix, ses silences, ses corrections vives (“Non chéri, mon père c’est Jacob, Simon c’est son demi-frère”), ses fous rires sur la fourchette et le couteau, ses cinq emojis rieurs 😂😂😂😂😂, sa manière de glisser un louis d’or dans la mofleta au soir de la Mimouna.
Mamie, si tu lis ces lignes, c’est que tu as bien fait de commencer à raconter. Et que moi, petit-fils de Paris devenu le gamin d’Abidjan bientôt de Casablanca, j’ai bien fait d’écouter.
Toi-même, un matin, tu as posé cette phrase :
Et un autre jour, sur un ton plus moqueur, en relisant le brouillon :
Et puis cette promesse, à la fin d’un vocal, que je garde comme un sceau pour la suite :
Aaron Abidjan, mai 2026
Chapitre 1 : Marrakech, le Mellah, Habib Assouline
Il faut commencer avant nous. Avant Mamie, avant Jacob, avant le père de Jacob même, et remonter jusqu’à celui dont nous ne connaissons que le nom, une date, et la rue dans laquelle il vivait : Habib Assouline, l’aïeul, né à Marrakech vers 1850 (et non 1870 comme on l’a longtemps cru), mort à Marrakech en 1923, à environ 70-75 ans. Mamie a recalculé en 2026 : “Il était âgé parce qu’il avait déjà été marié. Mon père Jacob est né en 1910. Ses demi-frères ont dû naître bien avant, peut-être 1900. Habib a dû naître en 1850, au moins.”
Mamie en parle comme d’une silhouette lointaine. Son fils Jacob, son propre père à elle, “n’est jamais retourné à Marrakech, ne nous a jamais parlé de lui, jusqu’au moment où Victor a retrouvé sa tombe et son livre déposé à la synagogue de Marrakech.” Une tombe et un livre. C’est peu, et c’est énorme. Les Assouline ne sont pas des gens à laisser beaucoup d’écrit derrière eux. Qu’il y ait un livre quelque part, signé de la main d’Habib, ça change tout.
De ce qu’on sait de lui par la voix de Mamie : il a été marié deux fois. Du premier mariage, plusieurs fils qui sont devenus des oncles dont nous n’avons aucune trace, “les départs des juifs du Maroc, chacun une destination, la correspondance n’existait pas, le téléphone non plus.” Simon, le demi-frère de Jacob (le pâtissier), vient de ce premier mariage. Du second, deux enfants seulement : Jacob, notre aïeul direct, né en 1910, et sa sœur Sultana. La seconde épouse d’Habib s’appelait Moha Corcos (le prénom Moha confirmé par Mamie le 15/05/2026).
Corcos. Ce nom-là, à Marrakech, à Mogador, à Safi, ça veut dire quelque chose. Les Corcos sont l’une des plus anciennes familles sépharades du Maroc, venus de Castille après l’expulsion de 1492, passés par le Portugal, Amsterdam, Livourne, avant de s’établir dans les ports marocains. À Mogador, ils étaient Tujjar as-Sultan, « marchands du roi », négociants protégés par le sultan, correspondants des Rothschild. À Marrakech, en décembre 1900, c’est précisément un Yéshoua Corcos, notable juif influent, qui impulse l’ouverture de la première école de l’Alliance Israélite Universelle dans le Mellah, contre la méfiance des rabbins traditionalistes. Cette école, c’est probablement celle où Jacob, né dix ans plus tard, apprendra à lire en français.
Autrement dit, Mamie est, par sa grand-mère paternelle, une Corcos. Aaron aussi. Nous venons, par cette branche, d’une des grandes familles juives marocaines.
Le Mellah
Habib vivait dans le Mellah. Le quartier a été fondé en 1558 par un décret du sultan saadien Moulay Abdallah al-Ghalib, qui contraint les juifs de la ville à s’installer derrière des remparts, au pied du palais royal, à l’est de la médina. Deux portes principales, verrouillées chaque soir au coucher du soleil. Double fonction : contrôle de la communauté par le Makhzen, protection contre les tritel, les émeutes anti-juives qui éclataient périodiquement.
Promiscuité extrême. En 1936, le Mellah recense 15 000 juifs ; dans les années 1940, jusqu’à 40 000 sur un espace très restreint. Centre commercial majeur cependant : la place des Ferblantiers, les bijoutiers, les marchands d’épices, les artisans de l’or et de l’argent, qui concentraient des métiers interdits aux musulmans.
Mamie ne fait pas la distinction entre la naissance d’Habib en 1870 et l’enfance de Jacob dans les années 1910-1920, mais les règles étaient les mêmes : “au coucher du soir, il était obligé de rentrer dans le mellah, parce qu’il fallait fermer les portes le soir, c’était toujours très dangereux avec la population. Le mellah, c’était peut-être accepté à Marrakech, mais pas tellement en sécurité.”
Le mot même de Mellah vient de l’arabe malh, le sel. La légende veut que les juifs marrakchis aient dû saler les têtes des condamnés avant qu’on ne les expose sur les murs, tâche que les musulmans refusaient. L’origine est peut-être plus prosaïque, un ancien marécage salé. Mais la légende a résisté aux siècles, et elle dit quelque chose de ce qu’on attendait des juifs dans la cité.
Le protectorat, la fin d’Habib
En mars 1912, la France impose au Maroc le Protectorat. Habib a quarante-deux ans. Le dahir du 12 août 1913 fige une distinction importante : contrairement aux juifs d’Algérie, devenus citoyens français par le décret Crémieux de 1870, les juifs marocains restent sujets du sultan. Ni citoyens, ni tout à fait étrangers, dans un entre-deux qui leur permet de continuer leur vie communautaire sans se voir imposer une identité française, mais qui les maintient aussi dans une précarité juridique.
Habib meurt en 1923, onze ans après l’instauration du Protectorat. Jacob a treize ans. C’est l’âge où un garçon juif devient fils de la Loi, bar mitzvah. Jacob fera sa bar mitzvah, puis il quittera Marrakech, et il n’y reviendra jamais. Et il ne parlera plus jamais de son père. “Mon père ne nous parlait pas beaucoup.”
Reste le livre à la synagogue, et Victor, qui soixante-dix ans plus tard ira le chercher.
Sultana et son fils Charles Corcos
De la fratrie d’Habib, la branche directe se réduit à Jacob et à sa sœur Sultana. C’est la tante de Mamie côté paternel, partie en Israël en 1950 et revue en 1968. Mamie n’en parle pas souvent, mais elle conserve d’elle un portrait, qu’elle envoie un matin de mai 2026 avec un mot d’identification simple : “Sultana la sœur de mon père.”

Le visage est doux, légèrement tourné, l’œil rieur sous le foulard. Robe à pois de paysanne urbaine. C’est probablement avant 1950, peut-être à Casablanca, peut-être déjà en route vers Israël où elle s’établira.
Sultana a épousé un Corcos, qui pourrait être un cousin du côté de la mère de Jacob (la branche Corcos, justement). De cette union naît Charles Corcos, cousin germain de Mamie.

Une silhouette à connaître pour la suite, parce que Charles vient relier deux branches de la famille : le côté Assouline (par sa mère Sultana) et le côté Corcos (par son père). C’est une de ces alliances casaoui qui rapprochent ces grandes familles juives marocaines depuis trois générations.
Chapitre 2 : Jacob, quinze ans et la route de Casablanca
À la mort d’Habib, en 1923, Jacob a treize ans. On imagine mal l’enfant de ce Mellah que Mamie décrit comme “peut-être accepté, mais pas tellement en sécurité”. Deux ans plus tard, à quinze ans, il quitte Marrakech pour Casablanca, et il n’y retournera jamais. Il ne parlera plus non plus de son père. C’est une époque où on ne revient pas sur ses morts en mots, on les emporte.
À Casablanca, Jacob fait “plusieurs métiers”, comme on dit dans les familles qui ont traversé des siècles sans diplômes. D’abord imprimeur. L’imprimerie à Casablanca dans les années 1925-1940, c’est un métier respectable, à la frontière du commerce et de la culture, qui emploie pas mal de juifs passés par l’école AIU. Jacob y rentre jeune, il y reste plusieurs années.
La base américaine
Ensuite, il travaille à la base américaine. Il faut préciser la date : la base de Nouasseur, à trente kilomètres au sud de Casablanca, n’est pas celle du débarquement de 1942. Elle est construite à partir de 1951 par le Strategic Air Command, dans le cadre de la guerre froide : des B-36 et des B-47 à capacité nucléaire y stationnent. La base de Cazes, dans Casablanca même, fonctionne aussi à cette époque. Jacob y entre donc quelque part entre 1951 et 1963, entre 41 et 53 ans, père déjà de plusieurs enfants. C’est là qu’il apprend l’anglais, langue qu’il gardera toute sa vie, langue qui le rendra capable, dix ans plus tard, d’émigrer aux États-Unis.
Après l’indépendance du Maroc en 1956, Mohammed V demande le retrait des Américains. L’accord est signé en 1959, le départ complet a lieu en décembre 1963. Jacob perd son emploi à peu près en même temps que ses amis militaires s’en vont. Il passe alors à l’autre métier qui l’occupera jusqu’à son départ : chauffeur de taxi.
Le taxi
Mamie le dit simplement, sans s’y attarder. C’est le métier d’un homme qui connaît sa ville. Les hôtels de la corniche et les allées du Maarif, les banques du boulevard d’Anfa et les échoppes du Derb Omar. Un taxi à Casablanca dans les années 1960, c’est un observatoire : on y voit passer des voyageurs, des familles qui partent en silence, des colis qui n’ont pas d’adresse écrite. Jacob a soixante-dix mille raisons de savoir à quoi ressemble un départ discret du pays.
Simon, le demi-frère pâtissier
J’ai d’abord cru que c’était Jacob, le pâtissier de la famille. Mamie me corrige :
C’est donc Simon Assouline, le demi-frère de Jacob (du premier mariage d’Habib), qui était le grand pâtissier. Les meringues exceptionnelles, les secrets de pâtisserie chuchotés à Messody dans la cuisine, c’était lui. Une silhouette qu’on n’avait fait qu’effleurer dans la fratrie d’Habib se met soudain à exister, par les mains : un homme qui pétrit, qui blanchit des œufs, qui transmet à sa belle-sœur des gestes que Mamie reconnaîtra plus tard chez sa propre mère. C’est Simon qui glisse une clé sous la porte.
Quant à Jacob, il imprime, il conduit, il parle anglais aux Américains. La pâtisserie, ce n’est pas son rayon. Le rayon de Jacob, c’est la rue.
Le 14 juillet 1910
Jacob ne connaît pas sa vraie date de naissance. Personne dans la famille ne la connaît : c’est l’époque où les naissances ne se déclaraient pas, en tout cas pas avec rigueur. Il sait seulement qu’il est né en 1910, à Marrakech.
Quand il prépare son émigration aux États-Unis dans les années 1960, le consul américain demande une date exacte. Jacob réfléchit. “Il ne faudrait pas que je me trompe s’il demande ma date de naissance.” La fête nationale française à Casablanca, sous le protectorat, c’est le 14 juillet. C’est la date qu’il retient. Il met 14 juillet 1910, et ça devient officiel pour le reste de sa vie.
Sa date de naissance, c’est donc une fête républicaine française dont il a fait son anniversaire. Un homme du Mellah de Marrakech qui choisit, pour passer son visa américain, le jour du 14 juillet. C’est tout un siècle qui passe dans cette décision-là.
Le mariage, février 1938
En février 1938, Jacob a vingt-sept ans. Il épouse Messody Lévy, une jeune femme de Casablanca née en 1920, donc dix ans plus jeune que lui. Ils se sont connus à Casablanca même : pas en Espagne comme on a longtemps cru, mais dans la ville où ils vivent tous les deux. Mamie le confirme par vocal le 2 mai 2026, en corrigeant le brouillon de ce livre : “Pépé et Mémé se sont connus à Casablanca, donc Jacob et Messody se sont connus à Casablanca, pas du tout en Espagne, ok chérie.”
Il y a une photo de leur mariage : les deux jeunes mariés, en noir et blanc, dans une élégance de ville nouvelle, très européenne. “Nous étions très européens au dire de certaines personnes, bien habillées, très éduquées, et comme tu sais, mon amour, très à cheval sur la fourchette et le couteau 😂.”

Jacob et Messody ne vivront pas dans le Mellah. Ils vivront au 29 rue Worthington (angle boulevard de Bordeaux et avenue des Régiments Coloniaux), un petit immeuble de deux étages, au deuxième. C’est dans cette Casablanca cosmopolite, où les écoles parlent français et où les orchestres jouent du tango, qu’ils auront sept enfants (dont un bébé mort à quelques jours, dont je raconte l’histoire plus loin), et qu’ils resteront jusqu’au mai 1965, le mois où Mamie partira à Paris avec Karine, et où ses parents partiront ensuite pour la Californie.
Le premier bébé, fin 1938
Mamie a longtemps tenu cette histoire pour elle. “Je pense que je suis la seule à le savoir.” C’est sa mère Messody qui le lui a raconté, des années plus tard, à Los Angeles, “parce qu’elle savait que je ne la questionnais pas par curiosité, mais juste par amour pour elle.”
L’année 1938. Messody est mariée à Jacob depuis quelques mois. Elle est enceinte de huit mois et demi. Elle attend son mari, “un homme très exact, c’est-à-dire il avait ses horaires”, qui rentre chaque soir à huit heures précises avec son taxi déposé au garage.
Un soir, on toque à la porte. Elle ouvre, sûre que c’est Jacob. Et elle voit, à la place de son mari, un homme à la gueule cassée. Un de ces soldats défigurés de la guerre de 1914-18, dont le visage n’est plus tout à fait un visage. Quelqu’un qui frappe sans doute pour demander, qui passe d’immeuble en immeuble. Elle pousse un cri. Elle a très peur.
Quelques jours plus tard, contractions. Elle accouche à la maison, dans son huitième mois. Pas de couveuse en 1938 à Casablanca. Le bébé tient quelques jours, cinq ou six, puis s’éteint. Pas de prénom : le prénom se donne le jour de la Brite, et il n’a pas eu de Brite, du moins on n’en a pas la trace.
C’est le premier né de Messody et Jacob. Aucune photo, aucun nom, aucune tombe partagée avec la famille. Juste cette histoire, gardée pour soi pendant soixante-dix ans, et que Mamie a fini par sortir un matin d’avril 2026.
Puis viennent, dans l’ordre :
- Georgette en janvier 1940
- Jeanine (Mamie) en mars 1942
- Silvia en mai 1944
- Félix en mai 1946
- Victor en septembre 1948
- Edmond en avril 1953
Chapitre 3 : La rencontre, à Casablanca
Pendant des semaines, j’ai cru que Jacob et Messody s’étaient rencontrés sur une route d’Espagne. Mamie l’avait évoqué une fois, vaguement : “Ils se sont rencontrés sur la route en Espagne, ça serait très très long, on ne va pas parler de ça, puis ils se sont retrouvés à Casablanca.” J’avais brodé autour de cette phrase, j’avais imaginé un voyage, des compagnons, une étape à Cadix ou à Jerez, l’écho lointain de la route où, trente ans plus tard, son fils Félix aurait son accident.
Mamie a lu le livre. Et elle a mis les choses au clair, par vocal, le 2 mai 2026 :
C’est donc à Casablanca qu’ils se rencontrent. Quelque part entre 1925, l’année où Jacob, à quinze ans, arrive du Mellah de Marrakech, et février 1938, l’année de leur mariage. Treize années où il imprime, où il fait peut-être déjà ses premiers métiers, où il croise, dans une ruelle de la ville nouvelle ou à un dîner familial, une jeune fille de la famille Lévy, dix ans plus jeune que lui, élevée à Casablanca par la fratrie des six Lévy.
L’Espagne, dans cette histoire, ce n’est pas une rencontre. C’est sans doute un voyage qu’ils ont fait après, ensemble ou avec leurs familles, un de ces déplacements que les juifs marocains aisés faisaient vers l’Europe dans les années 30, par bateau depuis Casa, en passant par Tanger ou Algésiras. Mamie en a peut-être gardé un souvenir, et c’est ce souvenir qui, au moment de raconter, s’est confondu avec la rencontre.
Ce que ça change
Le chapitre rétrécit, et c’est tant mieux. Jacob et Messody se croisent à Casablanca. Ils sont voisins, peut-être quasi-cousins par alliance — la famille Lévy, par sa sœur Ouaknine, est apparentée à toutes les grandes familles juives de Casa, et la famille Assouline aussi. C’est une ville où les juifs se connaissent, se reconnaissent, se marient entre eux. Un mariage en février 38, c’est un mariage de cousinage, sans qu’on ait besoin d’être cousins.
Et l’Espagne, dans cette famille, ne décide pas. Elle accompagne, elle ouvre, mais elle ne fait pas naître les couples. C’est Casablanca qui les fait naître. Et c’est Jerez, beaucoup plus tard, qui en cassera un.
Chapitre 4 : Côté maman, les Lévy de Casablanca
Pendant des semaines, le seul mot que Mamie disait sur sa propre mère, c’était : “ma maman.” Pas de prénom. Pas de nom de jeune fille. Une silhouette, jeune mariée à Jacob en février 1938, qui aurait fait dix ans de moins que lui, et qui aurait quitté Casablanca en 1965 pour Los Angeles.
Le 24 avril 2026, à neuf heures du matin, le trou se remplit d’un coup :
Messody Lévy, épouse Assouline. Messody est son prénom (parfois orthographié Messoudi à l’oral), Lévy son nom de jeune fille, Assouline son nom d’épouse. Une mère, trois noms, et toute une famille de Casablanca qui apparaît derrière.
La fratrie Lévy
Mamie raconte que sa maman était la plus jeune de six enfants. Six enfants Lévy à Casablanca, dans la première moitié du XXe siècle. Et elle envoie une photo qui, dit-elle, “date d’au moins quatre-vingts ans.”

Sur cette photo, on voit :
- Simon Lévy, à gauche
- Marie Lévy, sa sœur, assise à droite
- David Lévy, l’autre frère, à côté
- Frécha Lévy, épouse Ouaknine (la grande sœur mariée dans la grande famille Ouaknine de Casablanca)
- Simu Lévy, épouse Attias (l’autre grande sœur, mariée à Isaac Attias, immigrée à New York avec ses enfants)
- Dada / Aida, la tante surnommée “maman Dada” parce qu’elle n’a jamais eu d’enfants (problème suite à une maladie infantile selon Mamie). Mariée à Simon Azoulay. “C’était celle qui aimait tous les neveux et nièces.”
- Et Messody, la plus jeune, qui sera la mère de Jeanine et l’arrière-grand-mère d’Aaron
Six frères et sœurs, dont la plus jeune deviendra ma propre arrière-grand-mère. Une fratrie qui se distribuera sur trois continents : Casablanca, New York avec Simu, et plus tard Tel Aviv pour Mamie.
Simu et Isaac Attias, partis à New York
Le 4 mai 2026, Mamie envoie un portrait de couple, années 20-30. Lui assis, costume sombre, chapeau, nœud papillon, moustache. Elle debout, robe blanche à plis, main posée sur son épaule. Élégance et droiture.

“Alors là c’est Simu Attias, la grande sœur de maman Messody, la jolie qui a immigrée à New York avec ses enfants. Avec son mari Isaac Attias.”
Simu et Isaac ont eu huit ou neuf enfants, parmi lesquels Viviane et Stella, tous installés à New York. Une cousine de Mamie, Stella, accueillera Mamie et Carla à Los Angeles en 1998 (photo retrouvée le 4 mai 2026). Une branche entière de la famille à New York, dont on n’a jamais entendu parler dans le récit jusqu’ici. Une sœur partie au début du XXe siècle. À recoudre.
Frécha Ouaknine
L’autre grande sœur de Messody, et probablement l’aînée des six : Frécha Lévy, épouse Ouaknine. Mariée dans la grande famille Ouaknine de Casablanca. Quatre enfants : Bébert, Armand, Élie et Georgette (cousins d’enfance de Mamie sur le grand balcon de Casa).

Le petit-fils chercheur à New York
Le 3 mai 2026, Mamie laisse tomber une autre piste : “J’ai découvert une cousine germaine à moi, vraiment germaine, la fille de Frécha Wachnin (Ouaknine). Dont le fils est un grand chercheur à New York. Je l’avais vu ici dans une bar mitzvah, et il a été appelé par des médecins de Los Angeles pour une recherche sur une maladie infantile.”
Le petit-fils de Frécha (donc petit-cousin de Mamie, et arrière-cousin d’Aaron) est un chercheur médical à New York, appelé en consultation par des hôpitaux de Los Angeles pour une maladie infantile. Mamie ne sait plus son nom ni son contact.
Le père : Abraham Lévy
Et derrière toute cette fratrie, un homme dont on n’avait pas encore le visage : Abraham Lévy, le père de Messody, donc l’arrière-grand-père d’Aaron côté Mamie. Mort en 1958 à Casablanca.

“Mon grand-père, le papa de ma mère, Lévy Abraham. Il est décédé en 1958, je pense.”
Sa femme Hannah (la grand-mère que Mamie allait voir tous les jours à 16h, rue du soldat Albert Lévy) lui a donné les six enfants Lévy.
Et Messody, à dix-huit ans
Et puis cette image, que Mamie a retrouvée elle aussi : sa propre mère, Messody, à dix-huit ans, tenant un petit chien. Sourire timide, robe à motifs floraux, une terrasse derrière elle. Probablement 1938, l’année du mariage avec Jacob.

Un portrait
Quelques minutes plus tôt, Mamie envoie cette photo, dans son cadre argenté ouvragé qu’elle conserve sans doute sur un meuble du salon ou de sa chambre :

Le visage est doux, légèrement penché vers l’objectif. Robe à fleurs, balcon en fer forgé. Casablanca années 40, ou peut-être avant, du temps où le balcon donnait sur la mer ou sur un quartier blanc. Le portrait est conservé encadré chez Mamie, à Tel Aviv.
La grand-mère Hannah
Le 3 mai 2026, Mamie posera le bon prénom : Hannah. C’est sa grand-mère maternelle, la femme d’Abraham Lévy. Elle habitait rue du soldat Albert Lévy à Casa, au premier étage. Tous les jours à seize heures, l’un des enfants de la fratrie lui montait le goûter. Le chapitre 22 raconte la routine.
Le projet d’un voyage au Maroc
Et puis, dans la même phrase, Mamie laisse tomber une promesse, comme on laisse tomber un mouchoir :
“Si un jour j’ai le courage, je te rejoins au Maroc. Je pourrais t’emmener au cimetière où sont toutes les tombes : de mon grand-père, de ma grand-mère maternelle, de ma grand-mère paternelle (la mère de Papy Jacob), qui est décédée vers 1958. Elle est enterrée là-bas aussi. La tante de ma mère aussi.”
Un voyage à Casablanca, ou à Marrakech, avec elle et moi. Un cimetière. Toutes les tombes en une matinée.
C’est peut-être le chapitre que ce livre rend possible.
Ce qui reste à apprendre
- Le prénom et l’identité précise de la sœur Ouaknine
- La confirmation du prénom Édith pour la “tante maman dela”
- (Confirmé 03/05) Grand-mère = Hannah
- (Confirmé 04/05) Maurice = cousin germain de Karine côté Papy Gilou Ohana, à Ashdod
- Les liens entre la fratrie Lévy et les autres grandes familles juives de Casablanca (Corcos, Ouaknine, Assouline)
Six enfants Lévy dans une ville, quelque part autour de 1920. Un siècle plus tard, leur arrière-petit-fils retape ces lignes à Abidjan.
Chapitre 5 : Une chambre pour six
De 1938 à 1946, Jacob et sa femme ont les premiers enfants. Le tout premier, un garçon, ne survit pas. Mamie l’évoque en une phrase : “Maman a eu un premier garçon qui n’a pas survécu, suite à un gros souffle au cœur”. Le bébé n’a pas eu le temps qu’on lui donne un prénom pour la mémoire. Dans la liste officielle de la fratrie que Mamie envoie à Aaron trente ans plus tard, il n’apparaît pas. On ne sait pas où il est enterré.
Puis viennent, dans l’ordre : Georgette, Janine (notre Mamie, née vers 1942), Silvia, Félix en 1946, Victor le 15 septembre 1948, Edmond le 1er avril 1953. Six enfants.
Mamie dit : “Nous nous étions six dans une chambre. Mais on était très heureux, on discutait le soir en cachette. On avait une relation très forte entre frères et sœurs, parce qu’on parlait, on parlait beaucoup. Il n’y avait pas de téléphone, il n’y avait pas de télévision. Papa avait la radio, il n’oubliait pas la radio, mais c’était pas la même chose, chéri. Et c’est pour ça qu’on a beaucoup beaucoup lu, nous.”
Six enfants dans une chambre, les parents dans une autre. Ça résume une bonne partie des juifs marocains de la classe moyenne de Casablanca dans les années 1950. Ni la pauvreté du Mellah, ni l’aisance bourgeoise des quartiers d’Anfa. Un appartement de la ville nouvelle, propre, européen, cossu à sa manière mais sans la profusion. On vit serré parce qu’on vit bien.
Mamie insiste : “Même, on ne mettait pas à l’université. Mais on avait tous les livres. J’aurais pas eu 15 ans, j’avais lu Les Raisins de la Colère de Steinbeck. Si on veut essayer de donner aujourd’hui à un enfant un livre de Steinbeck, je te le dis, il ne le lit pas, chéri.”
Janine lisant Steinbeck à 15 ans, c’est-à-dire vers 1957. Les Raisins de la Colère est paru en 1939 aux États-Unis et traduit en français dès 1947. Il a fallu que ce livre traverse la Méditerranée, arrive sur une étagère à Casablanca, passe dans les mains d’une jeune fille juive marrakchi-casaouie qui n’ira pas à l’université, et devienne un souvenir.
Et Mamie précise : “On avait les journaux. Papa avait le journal de la ville tous les jours, il y avait qu’on avait un petit coin où il y avait des histoires de Mickey, du Donald.” Jacob, le père qui ne parlait pas de son propre père, lisait chaque jour le journal de la ville à ses enfants et découpait les pages des illustrés pour qu’ils aient leurs Mickey. On se fait une idée de lui.
Une vie très européenne
Mamie tient à préciser un point qui lui tient visiblement à cœur : “On était très européens. Tu vois, contrairement à ce qu’en pensent les gens de l’Est, qui croient que les juifs du Maroc vivaient comme les arabes. Peut-être que trois ou quatre générations avant, c’est normal, ils devaient vivre comme les arabes, ils n’avaient pas les moyens.”
C’est un mot compliqué à entendre avec des oreilles de 2026, et Mamie sait ce qu’elle dit. Elle ne renie rien du Maroc. Elle dit simplement que les Assouline de Casablanca, au milieu du XXe siècle, étaient des juifs francisés, polis, habillés, scolarisés à l’AIU, et qu’à Paris, à Tel Aviv, à New York, personne ne devait se permettre de les ranger dans la case rurale, pittoresque, exotique où on range parfois les juifs du Maghreb. “Bien habillées, très éduquées, et comme tu sais, mon amour, très à cheval sur la fourchette et le couteau 😂😂😂😂😂.”
Ils étaient six dans une chambre, et ils tenaient la fourchette correctement.


Chapitre 8 : La plus grande piscine du monde
Il y a un détail dans le récit de Mamie qui, quand on l’entend la première fois, ressemble à une exagération enfantine. “Au bel hôtel sur la mer à Casablanca, à côté de la mosquée sur la mer, où précédemment il y avait la plus grande piscine du monde alimentée par l’eau de mer, où nous avons appris à nager. L’eau était renouvelée tous les jours.”
La plus grande piscine du monde. On se dit qu’elle embellit. Elle n’embellit pas.
La Piscine Municipale de Casablanca, dite Piscine Orthlieb, a été inaugurée le 14 juillet 1934, trois ans avant le mariage de Jacob et de la mère de Mamie. Elle mesurait 480 mètres de long sur 75 mètres de large, soit 5,7 hectares. 100 000 mètres cubes d’eau, trois bassins, des plongeoirs en béton, un escalier en spirale, un toboggan. Elle a longtemps été considérée comme la plus grande piscine du monde, et elle l’était probablement.
Elle était construite dans les rochers, en bord de mer, sur la route d’Aïn Diab. L’eau de mer y était renouvelée quotidiennement par les marées et par une station de pompage. Elle fonctionnera jusqu’en 1986 ou 1987, date à laquelle le roi Hassan II fait raser le site pour y construire la Mosquée Hassan II, inaugurée en 1993. C’est pourquoi Mamie, qui habite aujourd’hui Tel Aviv et n’a pas revu Casablanca depuis des années, se repère en disant “à côté de la mosquée sur la mer” : elle pointe le même point sur la carte que la piscine de son enfance, sauf que la piscine n’est plus là, qu’il y a une mosquée à sa place, et que seule la mémoire fait la jonction.

C’est dans cette piscine-là, mesurant plus long qu’un terrain de foot, que Mamie et ses frères et sœurs ont appris à nager. Georgette, Janine, Silvia, Félix, Victor, Edmond. Six enfants Assouline qui apprennent à ne pas se noyer dans l’eau du Détroit, entre le rocher et le bleu, pendant que Jacob travaille à la base américaine et que leur mère tient la maison.
Plus tard, Félix partira de Casablanca par le détroit de Gibraltar. Il trouvera la mort de l’autre côté, à Jerez de la Frontera. Plus tard, Victor partira en cachette vers la Terre Promise, en passant lui aussi par la mer. Mais avant cela, ils ont tous appris à nager dans la plus grande piscine du monde, avec l’eau qu’on renouvelle tous les jours.
Chapitre 11 : Victor part incognito
Victor Ihyia Assouline est né le 15 septembre 1948 à Casablanca. Il a la particularité, dans la famille, d’écrire. Il a un blog sur dafina.net, réseau culturel des juifs du Maroc, où il publie régulièrement des récits de son enfance marocaine et de sa jeunesse sous les drapeaux. “Certains trouvent que j’ai un accent Tanzaoui ou même Chamali (Tangerois ou Riffain). Alors je leur sors que mes ancêtres étaient bien avant eux, venus à l’époque phénicienne et même avant.” C’est la première ligne de son texte Mes aventures au Maroc, J’suis pas touriste, moi ! publié en septembre 2020.
Mais le texte qui m’intéresse ici est plus ancien dans sa mémoire, et plus récent dans sa rédaction. Il s’intitule Les Yeux Bleus de la Terre Promise, publié le 28 mars 2022. Il raconte son départ du Maroc pour Israël. Il commence par une citation de Nietzsche, “Tu veux avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau et oublie-toi en lui.” Puis il raconte.
“Mon grand frère m’avait accompagné jusqu’en bas de l’immeuble quelque part dans le centre de Casablanca et me donnait mes dernières instructions avant de me quitter. 3ème étage, porte gauche ! Tu tapes deux fois !, pas trois ! pas quatre ! deux fois ! Et sois discret quand tu rentres et tu sors de l’immeuble ! Et trouve-toi un prénom quelconque, n’utilise pas le tien, c’est la règle. Tout ça sentait le polar. J’étais fébrile et j’adorais.”
Le grand frère, c’est Félix. Le seul grand frère que Victor ait eu. C’était, à cette époque-là, à la fin de ses études et avant sa mort. Félix lui-même avait appartenu au mouvement Hashomer Hatsair et aurait dû partir au kibboutz avec le groupe précédent, mais il avait décidé de terminer ses études d’abord. Il ne partira jamais, Félix. C’est Victor qui partira, et c’est Félix qui mourra sur la route d’Espagne, peut-être même à la suite de l’un de ces voyages.
Ce qu’il fallait fuir
Le Maroc, au milieu des années 1960, est officiellement un pays indépendant et souverain. Mohammed V en 1956, puis Hassan II à partir de 1961, ne promulguent pas d’interdiction formelle faite aux juifs de quitter le pays. Officiellement. En pratique, dès fin 1956, Mohamed Laghzaoui, patron de la Sûreté nationale, ordonne secrètement aux gouverneurs de ne plus délivrer de passeports aux juifs soupçonnés de vouloir rejoindre Israël. Des milliers de demandes sont refusées, sans motif écrit. C’est à cela que Mamie fait référence en disant, soixante ans plus tard à son petit-fils, “il raconte son départ incognito du Maroc car on ne partait pas librement pour la Terre promise.”
Il y a eu trois phases. La première, de 1956 à 1961, est celle de l’émigration clandestine organisée par la Misguéret, branche secrète du Mossad implantée au Maroc. Embarquements nocturnes depuis Tanger ou Casablanca, passage par Gibraltar, Marseille, les camps de transit du Grand Arenas. Passeports collectifs bricolés, prénoms d’emprunt, filières par petits groupes. En janvier 1961, le naufrage du Pisces au large de Tanger, 44 noyés dont 24 enfants, force Hassan II à négocier. Un accord secret entre le Mossad et le Palais aboutit à l’opération Yakhin, de novembre 1961 au printemps 1964 : 97 000 juifs partent officiellement, avec des passeports collectifs signés par Oufkir et le couvert de l’organisation américaine HIAS. 54,5% de la communauté de Casablanca. 77,2% de celle de Marrakech.
Victor était trop jeune pour partir seul en 1956. Il a probablement été recruté par Hashomer Hatsair à quatorze ou quinze ans, donc vers 1962-1963, en pleine opération Yakhin. Mais le mouvement continuait à travailler en semi-clandestinité, parce qu’un garçon de quinze ans ne part pas avec un passeport collectif de famille. Il part seul, avec un faux nom, vers un kibboutz qui l’attend.
Le mouvement
Hashomer Hatsair, « La Jeune Garde », est un mouvement de jeunesse sioniste-socialiste fondé en 1913, proche du parti Mapam, structuré autour des kibboutzim laïcs. Au Maroc, ses cellules ont fonctionné en clandestinité à partir de 1956, intégrées au dispositif de la Misguéret. Les mouvements de jeunesse sionistes servaient de viviers pour l’Aliyat Ha-Noar, le « départ des jeunes », envoyés seuls dans des kibboutzim israéliens où ils étaient pris en charge.
Le recrutement se faisait discret. Les rendez-vous dans des appartements prêtés, à des étages précis, avec des coups frappés selon un schéma convenu. “Trois étages, porte gauche, tu tapes deux fois, pas trois, pas quatre, deux fois.” Victor décrit à la lettre les consignes de sécurité de la Misguéret. C’est Félix, son grand frère de deux ans de plus, qui les lui transmet, parce que Félix en a été.
Le copain dans l’immeuble
Dans le récit de Victor, il y a une anecdote que je ne peux pas ne pas citer :
“Juste avant de monter, un copain était entré dans l’immeuble et me demanda ce que je faisais là. Suivant les consignes du grand frère, je lui dis que je venais voir quelqu’un au 2ème. Il me répondit que lui, allait voir des gens au 4ème. Inutile de dire le fou rire qu’on a eu quand on s’est retrouvés…”
Deux adolescents juifs de Casablanca, début 1960, chacun en route pour Hashomer Hatsair, qui se croisent en bas de l’immeuble et se mentent par réflexe à cause des consignes de Félix, avant de comprendre et d’éclater de rire. Ce sont ces fous rires-là qu’on n’imagine pas quand on lit un manuel d’histoire. Ils étaient pourtant bien là.
Plus tard
Victor est parti. Il a vécu en Israël. Il est plus tard rentré aux États-Unis, où il a servi dans l’armée américaine, potentiellement jusqu’au Vietnam (son texte Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S., Bébert et moi et le Vietnam le laisse entendre). Il s’est installé à Los Angeles. Il y a écrit ses souvenirs.


Aujourd’hui, en avril 2026, il est hospitalisé à Cedars-Sinai, à Los Angeles. Malade. Une photo envoyée par Mamie le montre entre trois infirmières, un sourire, un pull crème, des jouets dans la main. Son frère Édmond est mort en 2002. Son frère Félix est mort en 1965. Sa sœur Janine, notre Mamie, lui envoie des nouvelles d’Aaron, le petit-fils qui vient de recevoir les notes vocales.
“Oui Aaron est heureux, ma mamie d’amour, il m’a répondu. Je lui envoie des souvenirs enfouis depuis 70 ans et bizarre comme ça revient.”
Chapitre 13 : Georgette, l’aînée
Georgette est née le 29 janvier 1940 à Casablanca. C’est l’aînée des six enfants qui ont survécu. Au Maroc, elle porte deux prénoms, comme c’était la coutume : Georgette en français, Frécha en hébreu.
Casablanca, la peur de 1956
C’est elle l’aînée. Mais c’est aussi elle qui est “un petit peu dans les vaps, elle n’était pas consciente.” Quand les manifestations marocaines commencent début 1956 après l’indépendance, et que le couvre-feu tombe sur Casablanca, Mamie raconte qu’elle, “grosse pleureuse”, rentrait en courant. Georgette, elle, restait dans la rue.
“Elle est restée un soir avec une copine en train de discuter. C’était la rue Blaise-Pascal à Casablanca. Et la police l’a vue, heureusement que c’était la police française. Ils l’ont mise dans la jeep, et quatre militaires l’ont ramenée à la maison.”
Imagine la peur de Jacob quand il voit sa fille arriver dans une jeep avec quatre militaires. “Mais ça c’est Georgette. Pas trop vite le matin et pas trop vite le soir. Bon, mais c’est une bonne fille quand même.”
Nouasseur, Lenny Dreyfus, New York
Georgette travaille à la base américaine de Nouasseur. C’est là qu’elle rencontre Lenny Dreyfus, ingénieur informatique juif marocain arrivé à Casablanca en 1957. “Un des premiers ingénieurs en informatique.”
Ils se marient en janvier 1959. Georgette a dix-neuf ans. Elle est la première de la fratrie à se marier, six ans avant Jeanine. Et la première à partir : en 1961, le couple quitte Casablanca pour New York. C’est elle qui ouvre le chemin de l’émigration américaine, avant même Jacob et Messody.
Leur fille Nadine naît à New York en septembre 1963 — quelques mois après Karine, la fille de Jeanine, à Casablanca. Les deux cousines arrivent presque en même temps.
Los Angeles et le bateau
Lenny adore le bateau. Il veut vivre à Los Angeles pour avoir son bateau à la marina. La famille déménage. Georgette, elle, “ne supportait pas le bateau.” Ça a dû faire des accords.
Quand Nadine a dix ans (vers 1973), ils divorcent. Lenny élève très bien sa fille. Nadine vit aujourd’hui à Los Angeles.
Joe Dunst, le second mari
Plus tard, Georgette se remarie avec Joe Dunst (parfois écrit Dunce). Mamie l’a rencontré plusieurs fois lors de ses voyages à Los Angeles. Une photo de 1998 chez la cousine Stella à LA montre Jacob, Carla petite, Mamie et Joe Dunst au premier plan.
“Photo prise en 1998, j’avais Carla avec moi. Edmond nous attendait à l’aéroport avec ballons et jouets pour Carla, c’était l’époque où Carla ne voulait pas manger.”
Joe Dunst est aussi celui qui a fêté Noël avec un sapin, “une ou deux fois”. Mamie, elle, ne fêtait pas Noël à la maison. Hanouka, oui, mais Noël c’était une coutume de Joe.
Aujourd’hui
En 2026, Georgette est âgée, isolée, “voilée” dit Mamie (les yeux). Elle vit à Los Angeles, accompagnée par une auxiliaire philippine. Elle ne voit presque personne.
Le 4 mai 2026, c’est Georgette elle-même qui envoie un vocal à sa sœur Janine, et que Mamie me retransmet :
L’indicatif 213 est celui de Los Angeles. Le numéro est le sien. Elle a quatre-vingt-six ans en mai 2026, isolée, accompagnée d’une auxiliaire philippine. Et elle veut me parler.
C’est Georgette qui me confiera peut-être, quand je l’appellerai, la vraie date de naissance de Messody, qu’elle a sur les papiers.
Chapitre 14 : 25 août 1965, Jerez de la Frontera
Patrick est né le 25 juillet 1965 à Paris. Fils de Janine et de son mari, le premier petit-fils de Jacob et de sa femme, donc le premier petit-fils d’une fratrie de six. La nouvelle fait le tour de la famille.
Félix a alors dix-neuf ans (né le 6 mai 1946). Il a grandi à Casablanca, dans la chambre aux six enfants. Il a fait quatre ans dans une école de chimie et de physique, “pour des recherches”. Très bon élève, diplôme en poche, “il avait eu des propositions pour pouvoir rentrer dans un hôpital à Los Angeles et continuer.” Il avait aussi été militant à Hashomer Hatsair sans partir.
Plus tard, une fois disparu, on apprendra qu’il avait “une copine très très mignonne”, dont personne ne saura le nom. Il adore sa petite nièce Karine, la fille aînée de sa sœur Janine, née deux ou trois ans plus tôt. La photo que Mamie garde toujours dans sa chambre les montre ensemble, Karine juchée sur les épaules de Félix, rire figé, un oncle et sa nièce dans une cour de Casablanca.
Quand Mamie écrit à Aaron, soixante ans plus tard, “Karine était son amour pendant les deux ans”, elle ne parle pas d’une amoureuse. Elle parle de sa fille, la mère d’Aaron, que Félix a eu le temps d’adorer avant de mourir. Deux ans ensemble, ce sont les deux ans où Karine existe et où Félix est encore là. Après, il ne la verra plus.
En cet été 1965, Félix a acheté son billet pour Paris. Il doit venir voir sa sœur Janine, sa petite nièce Karine, et son tout nouveau neveu Patrick. Ensuite il s’envolera pour Los Angeles, où il projette de s’installer. C’est l’année où son père Jacob, lui aussi, émigre aux États-Unis. La famille pivote.
Il prend la route avec un copain, en voiture décapotable. Ils traversent le détroit de Gibraltar en ferry, depuis le Maroc jusqu’à l’Espagne, et remontent vers Paris. À hauteur de Jerez de la Frontera, près de Cadix, quelque chose se passe. La voiture se retourne. Mamie le dit avec une précision médicale que seule la douleur impose :
“Affaissement du sternum, mort dans l’ambulance.”
Quelques jours à Cadix pour les formalités. Puis transfert à Madrid, au Cimiterio del Este, dans le carré juif. Félix y restera quarante ans, entre 1965 et le milieu des années 2000, avant d’être transféré à Ashdod en Israël, juste derrière Papy Gilou, le mari de Mamie.

Un mois jour pour jour après la naissance de Patrick, le 25 août 1965, Félix a dix-neuf ans, et il meurt.
Ce qui se passe dans la famille
Jacob a cinquante-cinq ans. Il vient d’émigrer aux États-Unis avec un de ses fils (nous ne savons plus exactement lequel, Mamie le dit parfois ainsi, parfois autrement, il faudra reprécisier). Il apprend la mort de son fils aîné Félix depuis l’Amérique.
La mère de Félix a quarante-cinq ans. Janine en a vingt-trois, et son bébé Patrick, trente jours. Silvia, Victor, Edmond, plus jeunes, encaissent chacun à leur âge. Victor en particulier a dix-sept ans : le grand frère qui lui avait donné les instructions en bas de l’immeuble pour Hashomer Hatsair n’est plus là. Edmond, le petit dernier, a douze ans. Il n’a pas encore fait sa bar mitzvah. Mamie, soixante et un ans plus tard, s’emmêlera dans le souvenir en racontant à Aaron “Victor n’avait pas encore fait sa Bar Mitzvah” alors que c’est Edmond. Le deuil a fait fondre les deux prénoms l’un dans l’autre.
Karine, trois ans à peine, perd l’oncle qui la portait sur ses épaules. Elle grandira sans se souvenir de lui en images précises, peut-être en une seule, ou en aucune. Mais elle aura la photo, à Casablanca puis à Paris, puis à Tel Aviv dans la chambre de sa mère.
Le sternum et l’ambulance
C’est une image dure, mais Mamie l’a mise dans le texte, donc elle doit rester dans le livre. “Voiture décapotable s’est retournée, affaissement du sternum, mort dans l’ambulance.”
On peut imaginer la scène à Jerez, la route blanche, le ciel d’août au-dessus de l’Andalousie, les gyrophares qui arrivent de Cadix, les formalités en espagnol que personne ne parle, les parents en Casablanca qu’il va falloir prévenir par téléphone ou par télégramme, le copain survivant qui probablement n’est pas indemne, le billet d’avion pour Paris qui ne sera jamais utilisé, le bébé Patrick qui à Paris tète sa mère qui ne sait pas encore, la voiture décapotable qui reste dans le fossé espagnol.
Et puis il y a ce détail qui ressurgit, soixante ans plus tard, dans le message WhatsApp de Mamie à Aaron : “Jusqu’à présent sa photo est dans ma chambre.” Et juste après : “Karine était son amour pendant les deux ans.”
Une photo. Une chambre. Soixante ans après. Et cette phrase qu’Aaron a d’abord mal comprise, croyant que Karine était l’amoureuse d’un Félix dont il ignorait tout, avant que Mamie le reprenne : Karine, c’est sa fille. C’est la mère d’Aaron. L’oncle Félix et la toute petite nièce Karine. Il n’a pas fallu deux ans d’amoureux pour qu’il y ait amour.

Chapitre 15 : Le mariage de Jeanine et la robe centenaire
C’est le 15 juillet 1962, à Casablanca, dans une salle sur la côte, à côté des piscines. Jeanine a vingt ans, Papy Gilou Ohana en a trente. Elle l’écrit elle-même, des décennies plus tard, en quelques mots simples envoyés un matin d’avril : “J’avais 20 ans et papy 30.”

Vingt ans pour elle, trente pour lui : Papy Gilou est donc né vers 1932. Sa sœur aînée Georgette, elle, s’est mariée cinq ans plus tôt, à dix-neuf ans, à un ingénieur en informatique juif marocain venu à Casablanca en 1957. Jeanine arrive après, et elle arrive avec sa génération à elle, celle qui commence à entrevoir le départ. “Les Juifs commençaient à vouloir bouger.”
Papy Gilou en mai 1947
Une autre photo, beaucoup plus ancienne, montre Papy Gilou à quinze ans. Il est sur la plage avec un groupe de jeunes torses nus, “des jeunes que Mamie ne connaît pas”. Lui, à gauche, est le seul habillé : chemise claire, pantalon noir.

La robe de cent ans
Quelques jours plus tôt, le 22 avril 2026, Mamie a envoyé une autre série de photos : Jeanine, le soir du henné, debout à côté de son père Jacob, en robe de mariée juive marocaine, une robe qui “date de 100 ans.”


Une robe de cent ans. Si on se tient à la date qu’on a, 1962, cela veut dire qu’elle a été cousue vers 1862. C’est l’année où Abraham Corcos est consul des États-Unis à Mogador. C’est l’année où la guerre de Sécession américaine bat son plein. Et quelque part au Maroc, dans une famille Corcos ou Assouline, une jeune mariée endosse cette robe pour la première fois. Cent ans après, c’est Jeanine qui la porte à Casablanca. Cent soixante-quatre ans après, elle en parle à son petit-fils sur WhatsApp.
Ce qu’on attend encore
Comment Jeanine et Papy Gilou se sont rencontrés, combien de temps ils ont été fiancés, où la cérémonie a eu lieu exactement à Casa, qui a fait le henné, qui a chanté, qui a dansé, et le métier de Papy Gilou. Tout cela viendra par bouts.
Pour l’instant, ce qu’on tient, c’est cette image-là : une jeune femme de vingt ans qui sourit en couronne brodée, et un homme de trente qui pose à côté d’elle, droit, avec un nœud papillon clair. Ils ne savent pas encore qu’ils auront quatre enfants, qu’ils partiront pour Paris en 1965 après la mort de Félix, et que Papy Gilou s’éteindra le 24 mars 2014.
Mais ce jour-là, à Casa, ils sourient à un photographe.
Chapitre 16 : 1965, quitter Casablanca
Pendant des semaines, j’ai tenu le mauvais chiffre. Mamie l’avait laissé tomber dans une note vocale du 23 avril : “Moi j’ai quitté aussi en 75.” J’avais bâti tout un chapitre sur 1975, sur la Marche verte, sur le tournant des dernières familles juives marocaines. Et puis le 2 mai, Mamie m’a corrigée :
C’est donc en 1965 que Jeanine plie bagage. Et plus précisément, vers début juillet 1965, en pleine canicule, avec Karine dans les bras (deux ans à peine). Trois mois après naîtra Patrick, à Paris. Six semaines après partira Félix pour l’Espagne, et il ne reviendra pas.
L’année 1965, dans cette famille, ne ressemble à aucune autre. C’est l’année où tout casse et où tout se déplace en quelques semaines :
- début juillet : Jeanine quitte Casa avec Karine
- 25 juillet : Patrick naît à Paris
- 25 août : Félix meurt à Jerez de la Frontera
- automne 1965 : Jacob et Messody émigrent à leur tour, vers Los Angeles, pour ne plus jamais revenir
Quatre départs en quatre mois, et un mort. C’est l’année de la dispersion de la famille Assouline.
Pourquoi 1965
Pourquoi pas un autre été ? Mamie n’a pas encore tout dit. Mais on devine : dix ans après l’indépendance du Maroc, après la grande vague Yakhin de 1961-1964 qui a vu plusieurs dizaines de milliers de juifs marocains partir clandestinement vers Israël, le pays s’est largement vidé de sa communauté. Les amis de jeunesse de Jeanine sont déjà partis. Les écoles juives ferment ou se réduisent. Et puis il y a la peur diffuse, le sentiment que la prochaine génération n’aura plus rien à faire ici. Karine vient d’avoir deux ans. Patrick va naître. Il faut décider de leur avenir.
Paris d’abord
Jeanine ne va pas à Los Angeles tout de suite. Elle s’installe d’abord à Paris, où Patrick naît en juillet. C’est là que Papy Gilou retrouve sa famille, c’est là que les enfants vont à l’école, c’est là que Mamie reconstruit une vie pendant des années.
Los Angeles, ce sera pour les vacances, à partir de 1968. Trois ans après son arrivée à Paris, Mamie commence le pèlerinage annuel chez son père Jacob, qui s’est installé en Californie. “On a débuté en 68, pendant plus de 41 ans nous sommes allés tous les ans, tous les ans.”
Hanouka, les beignets, les enfants
Quand on demande à Mamie son souvenir des premiers Noëls réunis, elle corrige doucement : on ne fêtait pas Noël chez nous. “Surtout les gens d’Afrique du Nord, on fêtait pas Noël chérie.” On fêtait Hanouka.
Tata Georgette et tonton Joe Dunst, eux, ont fêté Noël une ou deux fois, avec l’arbre. “Mais l’arbre de Noël, en fait, c’est pas religieux, je crois que c’est une coutume.” Mamie le tolère, sans le célébrer.
Aujourd’hui, à Tel Aviv, Mamie fait les beignets le premier soir de Hanouka pour les enfants de Sandrine et de Patrick. Elle dit que c’est devenu une rigolade depuis le miracle : “Les juifs ne prennent pas une petite fiole, ils prennent une bouteille d’huile tous les soirs pour faire les beignets.” Elle, elle n’en fait pas tous les soirs, “parce que vous n’êtes pas tous là pour les manger.”
Quarante et une années de traversées. De Paris à LAX, à chaque été ou à chaque hiver, pour aller voir le patriarche qui parle anglais depuis Nouasseur, et qui finira à 96 ans à Los Angeles, sans jamais avoir revu Marrakech ni Casablanca. “Même ta maman mariée est allée avec [son mari, le père d’Aaron].” Karine, devenue adulte, continue le pèlerinage. La famille Assouline se retrouve année après année, autour du patriarche.
C’est dans ces voyages-là qu’Aaron, enfant, devient ring boy au mariage de sa cousine Stephanie en août 2003. Il a sept ans. Il a été porté à Los Angeles depuis la naissance, c’est une ville où la famille existe, où les tantes vivent, où Victor écrit aujourd’hui à Cedars-Sinai. Los Angeles n’est pas une destination, c’est une deuxième maison.
Ce qui reste à comprendre
Pourquoi Paris et pas Israël comme tant d’autres juifs marocains ? Comment Jeanine, vingt-trois ans, gère ce départ avec un nourrisson et une enfant en bas âge ? Qui l’accueille à l’arrivée ? Et comment la nouvelle de la mort de Félix lui parvient-elle, sept semaines après son installation parisienne ?
Tout ça s’écrira plus tard.
Chapitre 17 : Les quatre enfants de Jeanine
Jeanine et Papy Gilou Ohana se sont mariés en 1962, à Casablanca. Mamie avait vingt ans, lui en avait trente. Sa sœur aînée Georgette avait été la première à se marier, à dix-neuf ans aussi, à un ingénieur en informatique juif marocain arrivé à Casablanca en 1957 ; c’est elle qui, juste après ses noces, est partie à New York. Mamie raconte ça d’un trait, comme un panorama qu’elle tient enfin :
Quatre enfants naîtront de Jeanine et Papy Gilou Ohana, tous nés Ohana (dates précisées par Mamie le 03/05/2026, note49) :
- Karine : 1963, l’aînée, ma mère
- Patrick : 25 juillet 1965 à Paris
- Vanessa : 28 avril 1970
- Sandrine : 1er ou 2 août 1973 (Mamie hésite, “je fais toujours une erreur”)
Mariages, tous célébrés à Champigny dans l’appartement de Papy : Karine en juin 1985, Patrick en juin 1993, Sandrine en 1999, Vanessa en 2000.
Karine, ma mère
Karine naît probablement en 1963, peu après le mariage de Jeanine. La photo qui survit est celle de l’oncle Félix avec elle, juchée sur ses épaules, dans une cour casaoui, en 1964 ou début 1965. Mamie la garde encadrée dans sa chambre à Tel Aviv.

Et puis cette autre, retrouvée le 4 mai 2026 : la petite Karine dans les bras de sa tante Silvia, son oncle Edmond enfant à côté, et leur mère Messody (l’arrière-grand-mère d’Aaron) debout au fond, sourire éclatant.

Karine a deux ans à la mort de Félix en août 1965. Elle quitte le Maroc avec sa mère Jeanine dès 1965, à deux ans à peine, peu après la mort de Félix. “Moi j’ai quitté Casablanca en 65 avec Karine. En 75 il y avait plus personne au Maroc”, corrigera Mamie. La famille Assouline se retrouve ensuite chaque année à Los Angeles autour de Jacob ; Karine, adulte, continuera ces voyages.
Karine a tenté avant moi de mettre par écrit cette histoire familiale. Mamie le rappelle dans son vocal du 24 avril :
Carla, en 1998, chez Pépé Jacob
Une autre histoire de petite-fille adorée, qui dit aussi tout du clan. Février 1998, Carla, ma sœur, a presque trois ans. Elle vient à Los Angeles pour quelques jours avec Vanessa, voir Pépé Jacob. Carla est en pleine crise, “elle nous faisait vraiment des caprices”. Elle ne veut plus manger.
“Pépé l’aimait tellement. Il a dit : écoutez, moi je l’emmène chez le plus grand docteur de Los Angeles. S’il faut, je vends la maison, et on s’occupe de Carla.”
Pépé Jacob, à 88 ans, prêt à vendre sa maison de North La Jolla pour soigner sa petite-fille. “Il l’emmenait dans les magasins et lui faisait choisir tout ce qu’elle voulait.” Et puis Carla, un matin : “Je veux pas manger, je veux rien. Je veux retourner chez ma mère à Paris.” Vingt-quatre heures plus tard, Pépé achète les billets, Vanessa raccompagne Carla à Paris.
Karine vue par sa mère
Le 16 mai 2026, Mamie m’envoie deux vocaux séparés, juste pour ma maman. Elle me prévient en ouvrant : “C’est difficile pour moi de parler de ta maman parce que si je n’ai pas les mêmes mots pour les autres, ça peut faire peut-être un peu de jalousie. Ça c’est pour toi seulement.”
Le bracelet en os noir
Et tout de suite après, une histoire qui sort par hasard. Karine a huit mois. Mamie l’emmène en landau chez Hannah, sa grand-mère, rue du soldat Albert Lévy à Casablanca. Hannah voit la petite, descend de chez elle, lui glisse autour du poignet un petit bracelet en os noir :
“Avec les yeux du serpent et un petit rubis. Un vrai, qui tournait trois, quatre fois autour du petit bras. Et elle m’a dit : tu vas rentrer à la maison, je ne veux plus que tu la promènes dans la rue. Tellement elle était belle.”
Tellement Karine était belle qu’on craignait pour elle le mauvais œil. Le bracelet, Mamie ne l’a pas gardé : “Pour moi les choses, elles n’avaient pas tellement… Non, j’ai pas su garder beaucoup de choses, mon amour.”
Karine épousera mon père, Angelo Besnainou, rencontré à Champigny. Elle a trois enfants : Carla (l’aînée, mariée à Elly, mère du petit Nill), Jordan (mon grand frère, né en 1991), et moi, Aaron, le cadet, né en 1996.

La photo de son mariage civil est arrivée le 24 avril, en pleine reconstitution de l’arbre :

Sur cette photo, Mamie nous demande de reconnaître les visages, parce que le livre, c’est aussi ça : poser un nom sur chaque silhouette, pendant qu’il en est encore temps.
Vanessa
Vanessa Ohana est née le 28 avril 1970. Mamie raconte qu’elle adorait le violon. “Comme tous mes enfants, je les ai mis à la musique.” Vanessa allait au conservatoire de Joinville. Un été, à dix ans, elle a fait un stage de violon de quinze jours dans une ferme à côté de Deauville. Le concert avait lieu dans une église. Mamie, oncle Maurice et tata Sylvia étaient venus des États-Unis. “Elle est arrivée à l’église en petits shorts. Très très mignonne.”
Vanessa s’est mariée en 2000 à Champigny, a vécu 4 ans à Los Angeles, puis Marseille, puis Genève. “Elle adore recevoir, elle adore dépenser, elle adore la famille.” Mamie corrige aussi : pas de “globe-trotteuse”, “ça va pas lui plaire”.
Sandrine
Sandrine Ohana est née le 1er ou 2 août 1973 (Mamie hésite, mais à un jour près). Quatre enfants, dont Nathan né le 15 septembre 2000 (le même jour que son oncle Victor). Sandrine joue très bien du piano (elle a fait du solfège jusqu’en classe supérieure). Sandrine et Patrick vivent tous deux en Israël, où Mamie est venue les rejoindre.
Anecdote de la Bar Mitzvah de Patrick en 1978 (Mamie 35 ans, Patrick 13 ans, Sandrine 5 ans) : célébrée à la Tour Eiffel, premier étage. Sandrine et sa cousine Séverine (6 ans) s’enferment dans les toilettes pendant une heure sans qu’on s’en rende compte. “À l’époque il y avait maintenant 45 ans, il y avait une sécurité.”
Patrick
Patrick Ohana naît le 25 juillet 1965 à Paris, exactement un mois avant la mort de Félix à Jerez de la Frontera. Il est le dernier événement heureux d’une année qui finira par un drame. Marié en juin 1993 à Champigny avec Katia, deux fils : Solal et Samuel. Patrick vit en Israël, près de Mamie. Très occupé.
Ce qui reste à écrire
Tout. Les premières années en France après 1965, la jeunesse, leurs mariages, leurs propres enfants, leur rapport à leur grand-père Jacob à Los Angeles, à leur oncle Victor à Cedars-Sinai, à leur oncle Edmond mort en 2002. Mamie évoque souvent un certain Maurice comme relais pour vérifier les détails ; il faudra aussi savoir qui il est exactement.
Ce chapitre s’écrira avec eux quatre, pas seulement avec Mamie. Quand le moment sera venu.
Chapitre 18 : Edmond Mimoun Assouline
Edmond naît le 1er avril 1953 à Casablanca. Le dernier des six enfants vivants de Jacob et Messody. À sa naissance, Janine a onze ans, Félix sept, Victor quatre. Il arrive dans une famille déjà faite.
En 1965, quand Félix meurt sur la route d’Espagne, Edmond a douze ans. Il n’a pas encore fait sa bar mitzvah. “Il a beaucoup beaucoup souffert”, dira Mamie. Sa génération n’a pas eu de premier deuil. La sienne, c’est celle d’un grand frère qu’il devait suivre, et qui ne l’a jamais attendu.
La maladie
Edmond s’est marié avec Lisa en 1992, à 39 ans. Mamie est allée au mariage. Le couple s’est séparé peu après, “il y avait des histoires, je sais pas, c’était une vie privée, elle l’a quitté, elle a exigé beaucoup de choses.” Pas d’enfants. Puis la maladie est arrivée.
Edmond meurt le 31 décembre 2006 à Los Angeles. Mamie a corrigé la date le 15 mai 2026 : “Aaron, j’ai fait une erreur. Edmond est mort le 31 décembre 2006.” La maladie l’avait pris jeune ; il s’éteint dans la nuit, à un peu plus de cinquante ans.
Mamie a d’abord dit janvier 2002. Mamie hésite parfois sur les dates. Ce qui ne change pas, c’est ce que ça veut dire : à 48 ans, en parfaite santé, “il a affronté une maladie traîtresse et impitoyable.”
Le texte de Victor
Le 12 août 2013, sur le blog dafina.net, son grand frère Victor publie un texte intitulé “Good Bye Sir Edmond, Requiem pour un Brave”. Mamie a gardé l’article sous papier glacé, dans un tiroir. Le 2 mai 2026, elle s’est décidée à m’en envoyer les six pages photographiées. Voici le texte de Victor, dans son intégralité.

Le sens de la vie est dans le combat et non dans la victoire.
Il y a sept ans déjà.
Mon petit frère Edmond Mimoun Assouline affrontait une maladie traîtresse et impitoyable. La maladie de Charcot. C’était un jeune homme de 48 ans, en parfaite santé.
Dès les premiers jours, il avait montré un courage hors du commun, un courage que je ne lui connaissais pas, face à ce qui l’attendait maintenant. Il avait fait toutes les recherches possibles sur cette maladie orpheline qui touche n’importe qui, n’importe quand, et sans aucune raison apparente. Et elle l’avait touché, lui, malheureusement.
Et il l’avait réalisé que lui, la nuit serait venue plus tôt que prévue.
Ce qui l’attendait aurait effrayé n’importe quel être humain, mais lui n’aura pas peur. Pas lui. Il savait que c’était une maladie sans traitement, sans remèdes, sans rémission possible, sans sursis, sans miracle, sans espoir, et surtout, sans pitié.
Avant tout, il savait qu’il ne pourrait plus rêver car son futur venait de s’arrêter. Il savait aussi que cette maladie lui volerait, inexorablement, son corps au fil des mois. Elle en ferait une cage, mais elle lui laisserait, en guise de revanche perverse, l’esprit clair et lucide, et pour bonne mesure, elle le garderait conscient et alerte jusqu’au bout du bout de la nuit.
Il fallait d’abord qu’il perde l’usage des bras et des mains. Puis, peu à peu, il ne pourrait plus marcher, se lever, s’asseoir, ou se tourner dans son lit. Puis les muscles du diaphragme ne fonctionneraient plus, et il aurait du mal à respirer. Quelques mois plus tard, il perdrait la voix et la parole, et il ne pourrait plus jamais dire je t’aime, ou j’ai mal, ou reste avec moi, ou vas t’en, ou pardonne moi, ou je ne veux pas mourir.
Et, si sa condition devenait intolérable, il ne pourrait plus en finir non plus.
Puis, plus tard encore, il ne pourrait plus avaler, goûter, ravaler sa peine et même respirer. Et la mort serait proche alors.
Ce qui attendait Edmond, en fin de compte, et chaque chose en son temps, c’était la souffrance, l’indignité, la mort, et les putains d’aiguilles dont il avait horreur, en plus.

Et maintenant, il lui fallait de l’aide. Il avait des nurses.
Elles étaient neuf en tout, et se relayaient par tranches de huit heures, vingt quatre sur vingt quatre, sept sur sept. Elles venaient toutes des Philippines, dévouées, et courageuses aussi.
Il fallait l’être. Leur travail était dur et lui n’était pas facile. Il donnait ses ordres et il fallait que tout soit organisé et bien fait. Un vrai petit Tyran.
Edmond était un poids mort, si je peux me permettre de dire ça.
Il fallait être à deux, ou des fois à trois, pour le préparer le matin, et ça prenait des heures.
Au tout début, une d’elles s’était sacrifiée à lui. Je le savais et je surprenais parfois avec son petit sourire coupable et ses yeux pétillants. Elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Il n’allait pas l’étrangler, ou lui donner la fessée, quand même, comment pourrait il ?
Il vivait sa douleur tous les jours, depuis des mois, et ne se décourageait jamais. Et au fur et à mesure que la nuit approchait, sa dignité et son courage, nous émerveillait tous.
Je passais la plus part de mon temps chez lui. J’amenais ma chienne, mes cigarettes, ma peinture. On passait nos après-midis dans son jardin à écouter les Tehilim (psaumes de David) et Aznavour.
Sa chanson préférée était Somewhere over a rainbow, de Louis Armstrong.
Les abeilles se posaient sur les rosiers que lui-même avait plantés. Elles, qui l’effrayaient dans le passé, ne le dérangeaient plus. Au contraire. Tout comme les petits moucherons ou autres petits insectes qui venaient parfois se reposer sur son front. Il ne pouvait rien y faire et je les chassais pour lui.
Il observait les écureuils danser autour de ce figuier dont la récolte avait toujours été réservée pour son père adoré, Jacob, qui nous avait quitté quelques mois plus tôt à l’âge de 96 ans.
Il me demandait si j’avais une idée de ce qu’il y avait de l’autre côté. Je disais qu’il y avait son frère et son père, et qu’ils l’attendaient. (Il aurait fallu une meilleure réponse, que je n’avais pas).
D’autres fois, je lui disais que la mort n’était qu’une transition vers une autre réalité. Que ce n’était finalement qu’une porte à franchir vers un monde différent et sûrement meilleur. (Je n’en étais pas convaincu non plus). Il se calmait alors et regardait le ciel.
Rabbi Haroche, un Rabbin comme il en faudrait un peu plus de nos jours, dans ce monde fou à lier, me disait qu’il ressortait de ses visites avec Edmond un homme changé, complètement inspiré.
Et, bien qu’il soit venu réconforter Edmond, c’était lui qui était le bénéficiaire de ces rencontres.
La famille et les amis avaient tous un rôle bien déterminé, et j’ai vu beaucoup de courage et de sacrifices chez chacun d’entre eux. Ils menaient leur tâche à bien, tout en sachant que la cause était perdue d’avance.
C’était moi qui avais le plus beau rôle. Préposé aux conneries et aux blagues. Et je prenais ce rôle au sérieux car il était, à mes yeux, très important.
Il fallait alléger l’atmosphère coûte que coûte.
Vers la fin, j’ai dû arrêter les blagues, car cela devenait trop dangereux de le faire rire. Mais j’ai continué à déconner.
Un jour, Sir Edmond, comme les nurses l’appelaient, avait fait savoir qu’il avait pris sa décision.

Il passerait à la morphine dans les jours qui suivaient.
Il étouffait. Plus aucun muscle ne fonctionnait. Il ne pouvait plus avaler, pas une seule goutte d’eau.
Le moment était venu. Il arrêtait le combat. Un combat qu’il menait depuis longtemps et à chaque seconde.
Il allait donc dire au revoir à tout son monde avant de perdre sa lucidité sous l’effet de la drogue.
Ce jour-là, toutes ses Nurses étaient chez lui, toutes mignonnes dans leur tenue blanche.
Il y avait beaucoup de gens dehors dans le jardin. Elles organisaient les allers et les venues. La famille, les voisins, les amis. Et il leur avait alloué dix minutes à chacun.
C’était déchirant. Plus même. C’était intolérable. Si, au moins, il était inconscient, ou même semi comateux. Non !
Sa tête était claire comme une eau de source et ses yeux vous regardaient jusque dans l’âme.
Il y avait deux infirmières et moi dans son salon. Il était habillé impeccablement, comme chaque jour, assis dans sa Rolls Royce de fauteuil. Un vrai petit tank que mon frère dirigeait avec des mouvements imperceptibles de la tête.
Rasé, les joues roses, le sourire constant, les yeux verts, perçants, inquisiteurs, doux et tristes à la fois. Beau gosse, Tom Selleck craché (Magnum P.I.). Je ne déconne pas.
Il n’avait rien de quelqu’un qui allait mourir dans les jours à venir. Au contraire. On aurait dit qu’il s’apprêtait à sortir quelque part. Et il s’apprêtait.
Cet homme, dont j’étais fier d’en être le frère, que la souffrance n’avait pas pu briser même si son corps l’était.
Cet homme était debout. Debout face à la mort.
On communiquait avec un alphabet. Et il était devenu très habile. C’était notre seul moyen. Un peu comme dans le film La Cloche et le Scaphandrier, sauf que le film est sorti bien après et leur méthode plus sophistiquée que la nôtre.
Je prenais mon alphabet, l’infirmière son calepin, et vas y !
A… B… C… J… T… ! Quand j’étais arrivé à la bonne lettre, il clignait une fois des yeux. Et si je m’étais trompé, ou bien j’avais dépassé sa lettre, il les clignotait deux fois.
Tout ça pour dire je t’aime, pour dire Adieu, pour demander pardon avec les yeux en larmes et le cœur meurtri.
Au bout de presque quatre heures de visites, j’étais épuisé, vidé. Et lui alors ?
Vidé. Un peu comme aujourd’hui pendant que j’écris cette belle histoire et je pleure une larme.
Puis c’était à mon tour. Dix minutes pour deviner qu’il me donnait la bague de mon Père, et un peu plus pour comprendre qu’il voulait que je la mette.
Je l’avais fourrée dans la poche, comme un con.
Je ne parlais plus. Il n’y avait rien à dire. J’aurais voulu l’accompagner, si j’avais pu. C’était un autre frère qui partait, et celui-là me fixait de ses yeux tristes et impuissants.
C’est peut-être une bénédiction qu’il ait pu dire au revoir, remettre les pendules à l’heure, préparer son départ, l’accepter, et par conséquent, être parti en paix.

Le 31 décembre, je lui ai amené le tout premier tableau que j’avais peint (chez lui). Je l’ai accroché sur le mur devant son lit. Un tableau abstrait, ou plutôt médiocre mais les couleurs et reflets rappelaient la vieille ville de Jérusalem, il n’y avait jamais été.
Et je lui ai dit, et c’était vrai, qu’une fois, juste avant l’aube, du sixième étage du King Solomon, les fenêtres ouvertes et assis sur mon lit, j’ai vu des âmes qui flottaient au loin, au-dessus de la vieille ville, et, parmi elles, l’âme de Félix notre frère.
Il me regardait, immobile dans ce corps qui était devenu sa tombe.
Les larmes coulaient paisiblement le long de ses tempes. Il était en paix.
C’était pour le lendemain d’après ses calculs et ceux de l’hospice. Ils étaient tous parti chez eux dormir un peu, comme s’ils avaient pu.
Il y avait son infirmière favorite, Annabelle, avec lui dans la chambre. Et moi. Il dormait. Il faisait très froid cette veille de jour de l’an. J’étais sorti dans le jardin. Je fumais. Ma grande chienne Gigi, toujours à mes côtés.
Elle avait senti quelque chose, elle qui ne bougeait jamais pour rien. Elle s’était dressée sur ses pattes et me regardait.
Je suis rentré à l’intérieur. Les petits microphones placés à travers la maison m’indiquaient que sa respiration avait changé.
J’ouvrais la porte de sa chambre en même temps qu’Annabelle se levait de son fauteuil. Je me rappelle très bien. Elle avait fixé ses yeux dans les miens.
On savait que le moment qui nous faisait peur était venu.
Elle s’affairait à prendre ses signes vitaux pendant que je commençais à faire le Chemah. Ça n’a pas duré longtemps, quelques minutes. Puis elle m’a regardé. C’était fini.
Elle est sortie en larmes pour appeler les sœurs. Je suis resté là, seul avec mon petit frère.
Son visage était devenu paisible. Je ne l’avais jamais vu aussi beau. Il était beau et en paix. Il dormait. Et il n’avait pas eu peur, pas une seule fois.
Son voyage au bout de la nuit était terminé. Et il avait mené un digne et courageux combat.
Le lendemain matin, les sœurs avaient été chez ma mère, pour la préparer et lui annoncer que son autre fils venait de mourir.
Elle leur a dit qu’elle le savait déjà. (Harfta!)
De tous, c’était la plus stoïque pendant les funérailles.
Toutes ses nurses étaient là, même les plus anciennes, et chacune d’entre elles, avait déposé une rose blanche sur sa dépouille, en disant ces mots simples : Des mots qu’elles lui avaient dit mille fois.
— Good Bye Sir Edmond, chacune d’elles répétait. Good Night Sir Edmond.
Un très beau Sefer Torah, à son nom, est posé à la Synagogue Baba Salé à Los Angeles.
Je pense que, si la vie d’Edmond a été quelque peu normale ou ordinaire, sa souffrance, sa dignité et son courage devant la Mort ne l’ont pas été.
J’étais là, en témoin. Il était debout.
Good Bye Sir Edmond.!
Ce que ce texte change
Avant ce texte, on tenait Edmond pour une silhouette : “le cadet, mort de Charcot en 2002.” Une phrase de résumé. Maintenant, on a un homme. On a son visage “Tom Selleck craché”. On a son surnom, Sir Edmond, donné par neuf nurses des Philippines. On a sa Rolls Royce de fauteuil, son figuier dans le jardin, son tableau de Jérusalem, sa chienne. On a sa façon de mourir : conscient, debout, en clignant des yeux pour dire je t’aime à son frère.
On a aussi le détail qu’il fallait pour comprendre : Edmond meurt quelques mois après son père. Jacob s’est éteint à 96 ans, quelques mois plus tôt. Le figuier dont la récolte lui était réservée n’a plus de destinataire ; Edmond passe ses après-midi à le regarder, sachant qu’il va le rejoindre.
Aaron n’a pas connu Edmond
Aaron, qui écrit ce livre, n’a pas connu Edmond. Il avait neuf ou dix ans quand Edmond est mort, et il vivait à Paris. La nouvelle est passée à côté de lui. Ce livre est l’occasion d’apprendre à le connaître par les yeux de son frère Victor, qui a tout vu. Il y a des morts qu’on apprend à deux reprises.
Chapitre 19 : Victor à Cedars-Sinai
En avril 2026, Victor Ihyia Assouline a soixante-dix-sept ans. Il est hospitalisé à Cedars-Sinai Medical Center, le grand hôpital de Los Angeles, dans Beverly Boulevard. Mamie, depuis Tel Aviv, reçoit de ses nouvelles par photos. L’une de ces photos, qu’elle transmet à Aaron, le montre debout dans un couloir, trois infirmières autour de lui, un pull crème un peu ample, un jogging, un sourire, et deux petits jouets qu’il tient entre ses doigts. “Il m’a envoyé cette photo avec ses nurses infirmières à Cedars-Sinai, l’hôpital, car malheureusement il est malade.”
Mamie n’a pas dit de quoi Victor est malade. On a la pudeur de ne pas demander. Ce qu’on sait, c’est que depuis cet hôpital, Victor continue d’écrire. Il publie régulièrement sur le site dafina.net, gazette culturelle des juifs du Maroc installés en diaspora. Ses textes remontent à 2020 pour les plus anciens visibles, Mes aventures au Maroc, et jusqu’en 2022 pour Les Yeux Bleus de la Terre Promise. D’autres sont plus dispersés dans le temps. Certains concernent son enfance (Le petit fils du Rabbin, La Gazelle et la Gzerra, La moustique de Khouribga), d’autres sa jeunesse (Les Yeux Bleus de la Terre Promise), d’autres sa vie d’adulte (Deux jeunes juifs marocains sous les drapeaux U.S., Bébert et moi et le Vietnam, Mon petit séjour dans une prison Marocaine).
L’ensemble dessine un autoportrait en fragments. Ce que Mamie dit de lui : “Il a ce comportement un petit peu, tout ce qui est artificiel, genre appartement, bijoux, beaucoup d’argent. Moi il en a besoin pour vivre, c’est sûr, mais il n’a jamais été aux pièces. Il a des passions, un petit peu de la norme aussi. Mais c’est envers les écrits qu’il a faits. Et tu verras un petit peu de la plume qu’il a.” Victor, selon sa sœur, a cherché le confort parce qu’il en avait besoin pour vivre, mais ce qui compte chez lui ce sont ses écrits.
Les enfants
Victor n’a jamais été marié officiellement, “il sortait avec des femmes, il avait un caractère un petit peu difficile.” À Londres, il a connu une Anglaise avec qui il a eu une fille et un fils. La fille vit aujourd’hui à Leamington Spa (sud de Birmingham), avec son mari et son fils. Mamie a envoyé une photo d’eux le 27 avril 2026.

Quant à Natan (parfois orthographié Nathan), né un 15 septembre comme Victor, on l’avait d’abord cru fils de Victor. Mamie corrigera : Nathan est en fait le fils de Sandrine, né le 15 septembre 2000. C’est juste un hasard de calendrier qu’il partage le jour de naissance de son oncle Victor.
L’autorisation
Il y a, dans un tiroir de Mamie, une lettre manuscrite de Victor au sujet d’Edmond. Mamie l’a retrouvée le 22 avril 2026, en fouillant pour Aaron. Elle hésite à la partager sans l’accord de Victor. “Peut-être dans quinze jours, je l’aurai bien à un moment. Et je lui demande l’autorisation. C’est trop douloureux.”
C’est la bonne décision. Rien ne presse. Si Victor donne son accord, la lettre entrera dans ce livre. Sinon, elle restera dans le tiroir de Mamie, et c’est très bien ainsi. Nos morts nous appartiennent peu. Ils appartiennent d’abord à ceux qui continuent de leur écrire.
L’Aaron de 2026 à Victor
À la fin du message WhatsApp où Aaron reçoit la photo de Victor à Cedars-Sinai, il écrit à Mamie : “Tonton Victor à Cedars, tu lui diras que je l’embrasse fort quand tu lui parles.”
C’est court. C’est juste. Dans ce livre qui cherche à dire beaucoup de choses, voilà une phrase qui se suffit. Victor, si ce livre te parvient un jour à Los Angeles, Aaron t’embrasse fort.

Angelo et Victor
Une chose qui se transmet : la relation entre Victor et mon père Angelo Besnainou. Quand Karine épouse Angelo en juin 1985 et que les voyages annuels à Los Angeles continuent, Angelo se lie à Victor. “Ton papa avait travaillé avec Victor, il a envoyé de la marchandise, il a été très très généreux, Angelo avec Victor. Ils étaient très proches, ils avaient passé des vacances ensemble, Angelo, Karine, à Los Angeles.” Et Vanessa, plus tard, ira y vivre quatre ans.
Le post Facebook
Et puis, début mai 2026, Victor publie sur Facebook une photo de lui, assis à une terrasse, gilet sombre sur chemise claire, lunettes, cheveux blancs, sourire éclatant. Une seule légende :
“Si j’avais su que j’étais aussi beau gosse, j’aurai fais du Cinéma. J’habitais Hollywood en plus.”

C’est tout Victor : la coquetterie d’un homme qui a passé sa vie à écrire, qui aurait pu faire autre chose, et qui le sait. Beaucoup de gens à Los Angeles dans ce cas. Mais peu qui font un post comme celui-là à soixante-dix-sept ans, depuis un hôpital, avec ce sourire-là.
Chapitre 20 : Les maisons
Pour suivre Mamie après 1965, il faut suivre les maisons. Et il y en a eu.
Ivry-sur-Seine, mai 1965
Mai 1965. Mamie quitte Casablanca avec Karine, deux ans. Patrick va naître en juillet. Papy Gilou les attend à Paris, où il a loué un trois pièces de 70 mètres carrés, à Ivry-sur-Seine, dans une grande cité toute neuve. Un ami de Papy y avait emménagé. Deux chambres, un salon. Le strict nécessaire pour commencer.
Antony, 1971
Six ans à Ivry. Puis, en 1971, achat à Antony, une très très grande maison avec un grand jardin. Les enfants y grandissent. Karine a huit ans, Patrick six, Vanessa vient de naître.
Sceaux, 24 avenue Lully
Après Antony, vente. Direction Sceaux, 24 avenue Lully, sur l’allée d’honneur. La famille s’installe dans une jolie maison. Karine, Patrick, Vanessa, et bientôt Sandrine (née en 1973) sont au lycée Lakanal. “Très réputée.”
Sceaux, 41 avenue Le Nôtre
Puis encore une fois Papy revend, et la famille achète au 41 avenue Le Nôtre, face au parc. Plus grand, plus beau, sur le papier. En vrai : “une mauvaise gestion de la part de Papy. La maison, on a fait beaucoup beaucoup beaucoup de travaux qui nous ont coûté trop cher et on n’a pas pu être à la hauteur pour la garder.”
L’anecdote qui reste, c’est celle des trois heures du matin :
Un jour, Patrick se lève à trois heures du matin, regarde sa montre à l’envers, croit qu’il est neuf heures. Il habille Vanessa, onze ans, et l’emmène à Lakanal en pleine nuit. “Pour te dire, chéri, qu’il y avait quand même une sécurité avant.” Vanessa allait aussi jouer du violon devant la mairie de Sceaux, chaque 21 juin pour la fête de la musique. Papy Gilou la déposait.
1980 : la tentative à Los Angeles
En 1980, la famille décide de partir aux États-Unis pour de bon. Pas un voyage : une émigration. Ils vendent. Ils achètent à Los Angeles, au 634 North La Jolla, près de Fairfax, le quartier juif, pas loin de la BBC. “Un bon quartier qui est devenu un quartier où tu ne peux plus acheter une maison.”
En attendant le déménagement final, ils louent la maison à un acteur. Mamie cherche son nom. Le retrouve : “le fils de Bing Crosby”. Mais “lequel, comme ils disent en Israël, je ne sais pas, et en anglais I don’t know.” Victor l’avait habitée quelques mois aussi, avec une copine Agnès. Il avait peur le soir à cause des ragondins.
Tout le monde a sa green card. Tout le monde sauf Karine, dix-sept ans, qui n’a pas encore eu le bac. Et Papy Gilou, retenu par ses affaires en France. Deux mois sur place. Jacob, le père de Mamie, lui dit :
“Si ton mari n’est pas là, tu ne peux pas rester dans un pays avec quatre enfants.”
Mamie repart. Le déménagement n’aura jamais lieu. La maison restera louée pendant des années. C’est l’occasion ratée de la famille en Amérique.
Champigny
Retour en France. Plus de Sceaux. Direction Champigny, où Papy Gilou possède un immeuble : un grand magasin au rez-de-chaussée, un bel appartement aux premier et deuxième étages.
C’est dans cet appartement que les quatre enfants vont se marier, à tour de rôle :
- Karine en juin 1985 (avec Angelo Besnainou, le père d’Aaron)
- Patrick en juin 1993
- Sandrine en 1999
- Vanessa en 2000
Quatre mariages en quinze ans, dans le même appartement. C’est presque une institution.
Rue du Ranelagh
Une fois les enfants partis, Papy vend Champigny. Direction rue du Ranelagh (Paris 16e). C’est là, au rez-de-chaussée, qu’il y a aujourd’hui la crèche du petit Nill, le fils de Carla et Elly. Le bâtiment où Mamie a vécu est devenu une crèche. La fonction change, la pierre reste.
Avenue de Versailles, mars 2004
Papy Gilou voit l’appartement. Sa maladie se déclare peu après. Il part en Israël (sur conseil de sa nièce Linda), puis meurt en mars 2004 (et non en 2014 comme on l’avait noté à tort). Mamie déménage seule dans un petit appartement avenue de Versailles.
Israël, 17 mars 2017
Treize ans après la mort de Papy Gilou, Karine dit à sa mère :
“Tu peux plus rester ici en France.”
Patrick et Sandrine sont déjà en Israël. “Va près d’eux, il fait bon, le soleil, le beau temps. Là il fait froid.” Karine pousse. Mamie part. Elle arrive en Israël le 17 mars 2017.
“Ça fait neuf ans que je suis en Israël.”
Aujourd’hui Mamie habite près de Patrick et Katia, avec leurs deux fils Solal et Samuel ; et près de Sandrine, qui la reçoit pour les Shabbats.
“Dans un sens elle a raison. Mais dans un autre, j’ai regretté de vous avoir quittés.”
Et puis cette phrase, à la fin du vocal, sans transition :
“Mais ce qu’il y a, c’est que je vous aime tous, chéris.”
Chapitre 21 : Aaron demande, Mamie répond
Ce livre est né d’une phrase, le 24 mars 2026 à 16h13, dans une conversation WhatsApp entre Aaron et Mamie.
Aaron venait de voir les trois photos que Mamie lui avait envoyées : le grand hôtel sur la mer à Casablanca, la mosquée, la grande piscine qui n’existe plus. Il lui a écrit : “Tu voudrais me faire des notes vocales avec des histoires ? Ça serait super.”
Quelques semaines plus tard, le 20 avril, Mamie a envoyé une photo de sa Mimouna, avec son louis d’or glissé dans la mofleta. Aaron lui a raconté sa vie à Abidjan, la formation de trois cents personnes, le voyage à Casablanca prévu pour le samedi suivant, Dakhla après. Mamie a dit qu’elle voulait lui parler, et elle a demandé pardon pour un précédent message qu’elle avait envoyé à Karine par erreur, “😂😂😂.”
Le 21 avril à 17h, les notes vocales sont arrivées.
Cinq d’un coup. Mamie parlait du Mellah, de Marrakech, des portes qui se fermaient le soir, de Casablanca, de l’Espagne, de la fratrie. Elle se corrigeait à voix haute. Elle faisait des digressions. Elle disait “bon, chéri” et reprenait. Aaron, à Abidjan, a écouté deux fois et s’est mis à retranscrire. Il a lancé mlx_whisper sur son Mac, et a commencé à corriger les prénoms que le logiciel avait déformés. Jean-Jet pour Georgette. Jeanine qu’il fallait écrire aussi Janine. Habib qui n’était pas le père mais le grand-père.
Le 22 avril, les messages ont continué d’arriver toute la journée. Mamie a corrigé des choses : “Non chéri, mon père c’est Jacob, Simon c’est son demi-frère. Habib était marié deux fois.” Elle a rajouté un enfant : Edmond, né en avril 1953, mort en janvier 2002 de la maladie de Charcot. Elle a raconté la mort de Félix au kilomètre près, Jerez, Cadix, Madrid. Elle a dit “Karine était son amour pendant les deux ans.” Elle a envoyé les écrits de Victor, les photos du mariage de ses parents en 1938, la petite photo d’elle et Georgette avec les rubans. Elle a hésité à envoyer la lettre de Victor sur Edmond, et elle a eu raison d’hésiter. Puis elle a dit à Aaron, à 11h18 : “Oui Aaron est heureux, ma mamie d’amour, il m’a répondu. Je lui envoie des souvenirs enfouis depuis soixante-dix ans et bizarre comme ça revient.”
Le livre dans le livre
Ce livre, Aaron l’a imaginé à ce moment-là. Il s’est dit : je vais la faire parler un peu plus. Je vais lui renvoyer des questions, elle va en envoyer d’autres notes, je vais tout ranger. Elle est en âge de se souvenir. Moi je suis en âge d’écouter. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Il a construit un dossier sur son Mac, dans un coin du disque, Projects/_perso/livre-mamie-jeanine/. Il y a rangé les audios bruts, les transcriptions, les photos, le fil WhatsApp lui-même dans le dossier chat/. Il a fait des recherches historiques en parallèle, sur le Mellah, sur la Piscine Orthlieb, sur Hashomer Hatsair, sur les Corcos. Il a recoupé. Il a corrigé. Il a rédigé.
Et il a répondu à Mamie, à chaque session, en essayant de poser les bonnes questions pour la session suivante. Les premières questions étaient naïves. Les suivantes ont été plus justes. Mamie a corrigé, précisé, envoyé d’autres photos. C’est ainsi que ce livre s’écrit : en allers-retours, petits bouts par petits bouts, en désordre, et qu’Aaron remet dans l’ordre à Abidjan pendant que Mamie, à Tel Aviv, se souvient de choses que ses propres enfants n’ont jamais entendues.
La promesse
À chaque session, Aaron recopie la même phrase au bout de ses réponses, sous une forme ou une autre : “Prends ton temps Mamie, continue d’envoyer quand ça te vient, même en désordre, même petit bout par petit bout, je mets tout bien rangé ici.”
Ce livre est l’autre versant de cette phrase. Il n’est pas fini. Il ne le sera peut-être jamais. Chaque fois que Mamie envoie une nouvelle note vocale, une nouvelle photo, une nouvelle correction (“Non chéri, ce n’est pas ça”), un chapitre s’allonge ou s’ouvre. On avance par ajouts, par repentirs, par retours en arrière. Comme un tricot qu’on reprend le soir en cachette, quand on est six dans une chambre et qu’on n’a ni télé ni téléphone.
Si Mamie lit ces lignes un soir à Tel Aviv, qu’elle sache une chose : tout est noté, rien n’est perdu, on continue quand elle voudra.


La toute première note vocale
Chapitre 22 : Le grand balcon, le Rialto, et le voisin Elmaleh
Casablanca, années 50. Mamie a quinze, seize, dix-sept ans.
Le rythme
Deux fois par semaine, la grande piscine. De dix heures à midi. Papa, Jacob, prononce la phrase qui clôt la baignade : “Le soleil est au zénith.” Pas de discussion. On rentre, on se douche, on met la crème. Maman a préparé une table.
Le Rialto
Le mercredi, il y a le Rialto. Cinéma de Casa, séance de quinze à dix-huit heures. Tarif unique. Les jeunes y vont en bande.
On y voit Hitchcock. Les Corbeaux, “un film très très dur.” Autant en emporte le vent. Fenêtre sur cour, avec Grace Kelly.
Et Psychose.
Mamie en garde un détail précis :
“Je n’ai pas pu rentrer à la maison. J’ai envoyé un jeune qui sortait avec moi du cinéma. Tu peux aller au bout de la rue, tu montes au deuxième étage, tu dis à mon père de descendre. J’étais tétanisée par le film.”
Tétanisée. Le mot reste dans l’oreille. Une jeune fille de seize ans à Casablanca, qui sort d’un cinéma avec la scène de la douche dans la tête, qui ne peut plus marcher seule jusqu’à la maison, et qui envoie un garçon chercher son père. C’est une image qu’on n’aurait jamais inventée si Mamie ne l’avait pas posée dans un vocal soixante-dix ans plus tard.
L’immeuble
L’immeuble lui-même tient encore debout, à Casablanca, soixante-cinq ans après que Mamie l’a quitté. Victor y est retourné il y a cinq ou six ans, et a photographié la façade.
Art déco économique, dit Mamie. Une formule qui n’existe pas vraiment, et qui dit pourtant tout : une élégance modeste, sans fioritures, telle qu’on en construisait à Casa dans les années 30 pour les familles juives de classe moyenne. Une élégance qui a tenu.
La grand-mère Hannah
Tous les jours à seize heures, un des enfants de la fratrie emmène le goûter à la grand-mère.
Elle s’appelle Hannah.
Elle habite rue du soldat Albert Lévy. Premier étage. Sa fille au deuxième, son fils au troisième : la maison verticale d’une famille soudée. Mamie a déjà envoyé la photo de la façade.
Messody, la mère de Mamie, est “très très bonne fille.” Bons petits plats, gâteaux, ménage chez sa propre mère. La piété domestique d’une fille pour celle qui l’a faite. Mamie le rappelle comme on rappelle ce qu’il faut transmettre.
Le grand balcon
Une fois par semaine, sur le grand balcon. Dix mètres de long, peut-être douze. C’est le centre de la vie sociale de la famille à Casa.
Y montent : les cousins, les enfants des voisins, et Vida qui habite au-dessus. Mamie précisera plus tard : Vida n’est pas une voisine quelconque, c’est sa cousine côté maternel. Son père, Simon Lévy, oncle de Mamie, parlait espagnol parce qu’il avait travaillé à Larache (et non Tanger), dans la zone espagnole du Maroc. Il s’était marié là-bas à une juive du nord du Maroc. De ce mariage : Alegría, Vida, Maïr, et Mimi (qui épousera Mario Amselem, grande famille de Tanger, pharmaciens partis à Madrid).
La grand-mère Hannah habitait au premier étage de la maison rue du soldat Albert Lévy. Dada/Aida (sa fille, mariée Simon Azoulay) au deuxième. Et au troisième, l’oncle Simon Lévy avec sa famille espagnole. Trois étages, une seule famille.
Et il y a aussi les quatre enfants de la tante Frécha Ouaknine. Soit, par ordre d’apparition dans le vocal :
- Bébert
- Armand
- Élie
- Georgette
Quatre prénoms qui n’avaient jamais été prononcés avant ce 3 mai 2026. Quatre cousins de Mamie côté maternel.
Devant ce balcon
En face du balcon, deuxième étage, vit la famille Elmaleh.
Au premier étage, la grand-mère. Au deuxième, le père de Gad Elmaleh qui naîtra plus tard. Mamie raconte la naissance comme on raconte une légende du quartier :
“Son grand-père, monsieur Elmaleh, était marié avec une dame, mais cette dame n’avait pas d’enfants. Il fallait qu’il ait une descendance. Un beau jour, ils ont amené une jeune femme de dix-huit ans, ils l’ont présentée. Il s’est marié avec elle dans la semaine. Il a eu le papa de Gad.”
Gad Elmaleh, donc, vient de la maison d’en face. La famille la plus proche, en distance physique, de l’enfance de Mamie. Il y a deux générations qui les séparent, mais c’est la même rue, le même balcon, les mêmes années cinquante.
L’enfance de Mamie n’a pas eu de témoin célèbre. Elle aura ce voisin-là, à distance, par hasard.
Hannah meurt le jour de Kennedy
La grand-mère Hannah, celle à qui on portait le goûter tous les jours rue du soldat Albert Lévy, meurt en novembre 1963. Plus précisément, le jour de l’assassinat de John F. Kennedy (22 novembre 1963).
Karine, la fille de Mamie, a alors neuf mois. “Je me rappelle, nous étions chez ma mère, donc chez ma grand-mère, et elle est décédée en 1963.” Mamie est allée chez sa grand-mère ce jour-là, avec sa petite Karine dans le landau.
La maison du soldat Albert Lévy sera vendue peu après, en 1964 ou 1965. Mamie quitte le Maroc l’année suivante.
C’est aussi pour ça que Mamie n’a jamais connu Gad Elmaleh : la maison est partie au moment où Gad allait naître. “Gad est plus jeune que Karine.”
Chapitre 23 : Côté Papy Gilou — Azémour, les Ohana, et Maurice Maman
Pendant tout ce livre, on a suivi la branche Assouline et Lévy. Mais Mamie n’est qu’une moitié du grand-père d’Aaron. L’autre moitié, c’est Papy Gilou Ohana.
Azémour, un village
Papy Gilou naît à Azémour, un petit village sur la côte atlantique du Maroc, à trente kilomètres de Mazagan (qui s’appelle aujourd’hui El Jadida). Une communauté juive minuscule, “sûrement pas des centaines et des centaines de personnes.”
Le père de Papy s’appelle Moshé Ohana (Pépé Moshé), sa mère Clara Benatar (Mémé Clara). Tous les deux nés à Azémour. Ils se sont mariés en octobre 1923. La Quittuba (acte de mariage) existe encore et Mamie l’a donnée à Solal.


Moshé ne sait pas lire le français. Il marque les naissances de ses enfants sur un livre, à la main. Quelle date pour quel enfant, son fils Gilou ne s’en souviendra jamais avec certitude. Le livre s’est perdu en route, quelque part entre Azémour et Casablanca, et il a fallu reconstituer.
À l’arrivée à Casablanca, l’administration française réclame des dates de naissance pour le livre de famille. Moché a déclaré à peu près, à un an près. Papy Gilou est officiellement né le 10 juin 1933. Sa Bar Mitzvah en mai 1947, à treize ans, permet à Mamie de recouper : 1947 moins 13 = 1934, donc 1933 reste plausible.

La fratrie de Papy Gilou : huit enfants Ohana
Du mariage de Moshé et Clara naissent huit enfants. Les dates sont approximatives, recoupées à partir de la Quittuba :
- Florie — l’aînée, décédée vers 2024
- Simone — dont les fils Maurice et Igal habitent à Hadera
- Rachel — quatre enfants
- Papy Gilou (Gilou Ohana) — né officiellement le 10 juin 1933
- Armand — enfants Laurence, Serge, Alain (qui habite Miami)
- Michel — décédé en Israël, trois filles
- Perla — cinq enfants
- Tata Georgette — mariée à Norbert, trois filles Nathalie, Séverine, Jennifer
Côté Moshé : Mamie n’a pas connu sa fratrie. “Je sais qu’il avait une sœur en Israël, et avec des cousins qu’il a connus mais qu’on a perdus.”
Côté Clara : un demi-frère Chaim Benatar. “Ce sont les demi-frères de ma belle-mère, qui elle aussi est Benatar. Ils ont le même père.” Une partie de la famille est partie en Israël. Les autres sont restés à Bagneux, en région parisienne, jusqu’à leur décès. “Ils ont des enfants que je ne vois plus, je n’ai plus de contact.”
Pépé Moshé à Azémour, puis à Casablanca
À Azémour, Moshé tenait une petite station d’essence (juste une pompe, à l’ancienne) et était aussi coiffeur pour hommes. “D’une gentillesse, Monsieur, tu ne peux pas t’imaginer.” Il ne parlait que l’arabe. Clara non plus.
Quand la famille s’installe à Casablanca, Papy Gilou a quatorze ans (donc vers 1947). Moshé y reprend un petit salon de coiffure, dans une petite rue entre la place de Verdun et le marché.
Le départ pour Israël, novembre 1964
Une famille comme tant d’autres, qui plie bagage avec la fin du Maroc juif. En novembre 1964, Pépé Moshé, sa fille Perla, sa fille Georgette, sa fille Simone (avec ses deux enfants et son mari Elouque), prennent le bateau depuis Casablanca jusqu’au camp d’Arenas, à Marseille. Deux à trois mois en France. Puis Israël. Ils demandent Ashdod, parce que leur sœur Rachel y est déjà.
C’est à Ashdod qu’ils resteront jusqu’à leur décès. Et c’est là qu’ils sont enterrés.
“Pépé Moché est mort en janvier 1985, juste avant le mariage de ta maman en juin 85. Mémé Clara, je ne pourrais pas te dire la date, je vais demander à Georgette de Nice.”
Pépé et Mémé Clara, Papy Gilou, et l’oncle Félix : les quatre sont enterrés au cimetière d’Ashdod.
Papy Gilou : imprimeur, puis tissus au Maarif
Au Maroc, Papy Gilou était imprimeur. “L’imprimerie, c’était avec des lettres en plomb. Il avait eu un petit problème, je crois, de poumons. Tous les imprimeurs étaient touchés, c’était du plomb.”
Il arrête. Sa sœur Simone, “le patriarche de la famille, c’est elle qui a aidé tout le monde à s’installer”, lui obtient un magasin au marché du Maarif à Casablanca : un magasin de tissus de haute qualité. “Il gagnait très très bien sa vie.”
La cuisine de Mémé Clara
Quand Mamie arrive dans la famille Ohana après son mariage en 1962, Clara et Moshé vivent avec Simone (non mariée) rue Faïole à Casablanca. Quand Simone se marie, ils déménagent rue d’Alger, et toute la fratrie s’y retrouve.
“Mémé Clara et Simone cuisinaient très très bien. Du goût dans leur plat cuisiné. Tout ce que Mémé faisait était très très bon. C’était son occupation première. C’était pas une femme qui avait des amis ou qui sortait. C’était la cuisine, le repas le midi et le soir. Le sabbat, quand je me suis mariée, j’allais le vendredi. Du bon pain, du bon poisson, des bonnes viandes.”
Maurice Maman, le cousin germain
Quand Mamie parle de “Maurice”, elle ne parle pas d’un cousin Lévy. Maurice est Maurice Maman, le cousin germain de Mamie côté Papy Gilou, ou plus précisément, le cousin germain de ma maman Karine par alliance Ohana.
Maurice est né à Casablanca en 1945. Une grande famille Maman, dont le père fabriquait des tonneaux pour le vin. La maman de Maurice était “déjà quelqu’un de très élégant.” Toute la famille émigre en Israël en 1960. À leur arrivée, l’agence juive les place à Migdal ha-Emek, “vraiment dans le nord, où on mettait tous les Marocains qui arrivaient pour remplir la terre.”
“La maman de Maurice a vu cet endroit désert, elle a décidé de retourner au Maroc.”
Mais ils ne retournent pas. L’agence accepte de les relocaliser à Hadera, après Netanya, “une ville plus agréable.”
Maurice grandit en Israël. Parachutiste pendant la guerre des Six Jours en 1967. Après la guerre, il décide de quitter Israël et de rejoindre sa sœur Hélène Azran à Los Angeles. Hélène habite “la même rue que maman à Los Angeles.” C’est ainsi que Maurice rencontre sa femme.
Trois filles : Nathalie, Stéphanie, Mélissa.
Le mariage de Stephanie, août 2003
C’est chez Maurice et sa famille, à Los Angeles, qu’Aaron, sept ans, fut le ring boy au mariage de Stephanie en août 2003. Le costume, la mission solennelle de porter les alliances. La photo (chapitre 16) est de cette journée-là.
“C’est chez eux quand on allait à Los Angeles où tout le monde était très heureux. Ils nous recevaient très très bien.”
Maurice aimait “la belle vie, les bons restaurants.” Tout comme Papy Gilou, son cousin par alliance, qui “a gagné énormément d’argent, je pense que ça aurait été un des plus riches de Paris, mais il a dépensé comme un fou. On achetait des maisons, on les vendait, on achetait des maisons. Et après il avait un petit défaut, il aimait jouer aux cartes.”
Une largesse familiale
Mamie raconte aussi cette anecdote, qui dit tout du clan :
“Au mariage, le matin je me suis levée et j’ai retrouvé sur la table une liasse de billets européens que Maurice avait laissée. J’ai dit mais ça va pas, il m’a dit quoi ?”
Le don sans demander, sans rendre des comptes. Mamie le rappelle. “Maurice était toujours là pour me donner.”
Chapitre 24 : Le pèlerinage à Marrakech, et la mémoire de Sefrou
Quand Mamie a posé son arrière-grand-père Habib Assouline mort en 1923, et qu’elle a évoqué le livre qu’il avait laissé à la synagogue de Marrakech, je n’avais qu’une silhouette. Et puis Vanessa, ma tante, est allée à Marrakech.
Vanessa au cimetière, mai 2026
Le 7 mai 2026, je reçois quatorze photos de Vanessa, prises au cimetière juif de Marrakech, dans le miâra du Mellah. Elle s’y est rendue, elle a cherché, elle a trouvé. La tombe est encore là, après cent trois ans.


La pierre est usée mais l’inscription tient. Et confirme ce que Mamie avait raconté par bouts dans les vocaux : Habib était un doyen religieux, “c’est lui qui vérifiait les lois de la cacherout, qui donnait l’autorisation si telle ou telle chose était accordée ou pas.” On comprend mieux pourquoi son fils Jacob, à Casablanca, à Los Angeles, n’a pas pu parler de lui : un père de cette stature, c’est un poids dont on ne sait pas quoi faire.
Sefrou, l’autre piste
Quand Vanessa m’envoie ces photos, je les transfère à Mamie. Elle me répond en cherchant une autre direction :
“Est-ce que tu sais où il est, ce cimetière ? Si tu ne sais pas, c’est un cimetière qui est à Sefrou, si c’est vraiment celui-ci. J’avais été voir avec mon père quand j’avais peut-être 8-10 ans. Il y a un fleuve qui passe, il y a eu une crue, le fleuve a débordé, il y avait une yeshiva, c’est une école talmudique où il y avait des dizaines et des centaines d’enfants, et ils ont été noyés.”
Sefrou, c’est une petite ville à côté de Meknès, sur la rivière Aggaï. La crue dont Mamie parle, c’est celle de 1890 (qui a fait beaucoup de victimes) ou celle de 1950 (qui a tué une autre génération). Probablement les deux, deux grandes crues à soixante ans d’écart, et la mémoire de la famille Assouline tient encore les deux dans la même histoire.
Mamie y était allée enfant, vers 1950, avec son père Jacob. “Papa avait loué à un genre comme on l’appelle aujourd’hui Airbnb, c’était dans un immeuble trois étages, on dormait dans une chambre.” C’est là qu’un voisin a raconté à la famille la crue de 1950.
“Les tombes, est-ce que c’est celles de la première crue qu’il y a eu ou celles de 1950 ? Enfin.”
Deux cimetières, un même fil
La tombe que Vanessa a trouvée est à Marrakech, pas à Sefrou. C’est bien le miâra du Mellah, sous les remparts. Habib y repose depuis 1923, dans la grande communauté que la famille Assouline a quittée mais dont elle n’a jamais coupé le fil. Et à Sefrou, quelque part dans une yeshiva en ruines, des dizaines d’enfants qu’on n’a jamais vraiment comptés.
Mamie en parle dans le même souffle, parce que c’est la même histoire du Maroc juif : des familles qui partent, des morts qui restent, des pierres qui demandent qu’on revienne les regarder de temps en temps.
Un jour, Mamie l’a dit, elle reviendra. Et elle m’emmènera.
Annexe E : Chronologie familiale et historique
1558
- Création du Mellah de Marrakech par le sultan saadien Moulay Abdallah al-Ghalib.
vers 1870
- Naissance de Habib Assouline à Marrakech, dans le Mellah.
1900 (décembre)
- Ouverture de la première école de l’Alliance Israélite Universelle à Marrakech, sous l’impulsion de Yéshoua Corcos.
1910
- Naissance de Jacob Assouline à Marrakech, fils d’Habib (second mariage avec une née Corcos). Sa sœur Sultana naît à peu près à la même époque.
1912
- Protectorat français instauré au Maroc (traité de Fès, mars).
1913 (12 août)
- Dahir sur la condition civile. Les juifs marocains restent sujets du sultan.
1920
- Naissance de la mère de Janine à Casablanca (prénom à préciser).
1923
- Décès d’Habib Assouline à Marrakech. Jacob a 13 ans. Il fait sa bar mitzvah.
1925
- Jacob, 15 ans, quitte Marrakech pour Casablanca. Il n’y retournera jamais.
1934 (14 juillet)
- Inauguration de la Piscine Municipale de Casablanca (Piscine Orthlieb), 480 × 75 m.
1938 (février)
- Mariage de Jacob Assouline et de sa femme (Corcos ? autre ?) à Casablanca.
années 1938-1942
- Naissance d’un premier garçon, qui ne survit pas (“gros souffle au cœur”).
- Naissance de Georgette, l’aînée vivante.
vers 1942
- Naissance de Janine (Jeanine), future Mamie, à Casablanca.
1942 (8 novembre)
- Opération Torch, débarquement allié en Afrique du Nord (Casablanca).
vers 1944
- Naissance de Silvia (à préciser).
1946
- Naissance de Félix à Casablanca.
1948 (15 septembre)
- Naissance de Victor Ihyia à Casablanca.
1950
- Sultana, sœur de Jacob, émigre en Israël.
1951
- Construction de la base aérienne américaine de Nouasseur.
1953 (1er avril)
- Naissance d’Edmond, le cadet.
1956
- Indépendance du Maroc.
- Mise en place des cellules clandestines Hashomer Hatsair au Maroc, dans le cadre de la Misguéret.
vers 1957
- Janine lit Les Raisins de la Colère de Steinbeck à quinze ans.
1959
- Accord pour le retrait américain du Maroc.
vers 1961
- Mariage de Janine, 19 ans, avec Papy Gilou (à confirmer).
1961 (janvier)
- Naufrage du Pisces, 44 juifs marocains noyés au large de Tanger.
1961 (27 novembre) – 1964 (printemps)
- Opération Yakhin. ~97 000 juifs marocains émigrent vers Israël (77,2 % des juifs de Marrakech).
1962-1963 (probable)
- Victor part incognito du Maroc via Hashomer Hatsair. Raconté dans Les Yeux Bleus de la Terre Promise.
1963 (décembre)
- Départ complet des Américains de Nouasseur. Jacob perd son emploi à la base, passe au taxi.
1965
- Jacob émigre aux États-Unis.
- 25 juillet : naissance de Patrick, fils de Janine, à Paris.
- 25 août : mort de Félix, 19 ans, accident de voiture à Jerez de la Frontera (Espagne). Enterré à Cadix, puis transféré au cimetière juif de Madrid (Cimiterio del Este).
1968
- Sultana reçoit en Israël Jacob, sa femme, et Janine. Première retrouvailles depuis 1950.
1968 ou après (à préciser)
- Janine quitte définitivement la région parisienne pour Paris. Patrick est parisien.
2002 (janvier)
- Mort d’Edmond Assouline, 48 ans, de la maladie de Charcot.
2003 (août)
- Aaron, 7 ans, ring boy au mariage de Stephanie à Los Angeles.
années 2000 (milieu)
- Transfert du corps de Félix de Madrid à Ashdod (Israël), près de Papy Gilou.
2020 (26 septembre)
- Premier article visible de Victor sur dafina.net : Mes aventures au Maroc.
2022 (28 mars)
- Publication de Les Yeux Bleus de la Terre Promise par Victor Ihyia Assouline.
2026 (mars-avril)
- Reprise de la correspondance WhatsApp Mamie / Aaron. Ouverture du projet Livre Mamie Jeanine.
- 20 avril : photo de la Mimouna, louis d’or dans la mofleta.
- 21 avril : cinq premières notes vocales de Mamie sur Marrakech, Casablanca, la fratrie.
- 22 avril : sessions intensives. Corrections (Jacob, pas Simon). Envoi des écrits de Victor sur dafina.net. Photo de Victor à Cedars-Sinai.
Annexe D : Glossaire
AIU, Alliance Israélite Universelle, organisation fondée à Paris en 1860 pour promouvoir l’éducation et les droits civiques des juifs dans le monde. Ouvre sa première école au Maroc à Tétouan en 1862, à Marrakech en décembre 1900 sous l’impulsion de Yéshoua Corcos. École principale de Jacob Assouline enfant.
Alyah (hébreu aliyah, « montée »), Émigration d’un juif vers la Terre d’Israël. Au Maroc, l’alyah a été massive entre 1948 et 1967, largement clandestine entre 1956 et 1961, puis couverte par l’Opération Yakhin.
Ashdod, Ville israélienne sur la côte méditerranéenne, au sud de Tel Aviv. C’est là que Papy Gilou, le mari de Mamie, est inhumé. Félix y a été transféré au milieu des années 2000, après 40 ans au cimetière juif de Madrid.
Bar Mitzvah, Cérémonie marquant l’entrée dans l’âge religieux adulte d’un garçon juif, à 13 ans. Edmond, né en 1953, n’avait pas encore fait sa bar mitzvah quand Félix est mort en août 1965 (il allait avoir 13 ans en avril 1966).
Casablanca, Ville où est née Mamie (vers 1942) et où la famille Assouline s’est établie à partir de 1925 (arrivée de Jacob). La famille y vivait en ville nouvelle, pas dans le Mellah.
Cedars-Sinai, Hôpital de Los Angeles où Victor Ihyia Assouline est hospitalisé en avril 2026.
Corcos, Grande famille sépharade du Maroc, originaire de Castille, implantée à Mogador, Marrakech, Casablanca. Marchands du roi (Tujjar as-Sultan). La grand-mère paternelle de Jacob Assouline était née Corcos.
Dafina.net, Site et gazette culturelle des juifs du Maroc en diaspora, où Victor Ihyia Assouline publie ses souvenirs depuis 2020.
Dahir, Décret royal au Maroc. Dahir du 12 août 1913 : fige le statut civil des juifs marocains.
Hashomer Hatsair, « La Jeune Garde ». Mouvement sioniste-socialiste de jeunesse fondé en 1913, structuré autour des kibboutzim laïcs. Au Maroc, cellules clandestines à partir de 1956. Victor y a été recruté adolescent, probablement vers 1962-1963.
Henné, Rite de mariage juif marocain célébré la veille du mariage : les mains de la mariée sont ornées de dessins au henné. La robe du henné de Mamie date de cent ans et lui vient de sa famille.
Jerez de la Frontera, Ville d’Andalousie, près de Cadix. Lieu de l’accident de voiture mortel de Félix Assouline le 25 août 1965.
Maladie de Charcot, Sclérose latérale amyotrophique (SLA), maladie neurodégénérative qui a emporté Edmond Assouline en janvier 2002.
Mellah, Quartier juif fortifié dans les villes marocaines. Celui de Marrakech, créé en 1558, était l’un des plus anciens. Habib Assouline y vivait, Jacob y est né en 1910 et y a grandi jusqu’à 15 ans.
Miâara, Cimetière juif de Marrakech, probablement lieu de sépulture d’Habib Assouline (décédé 1923).
Mimouna, Fête juive marocaine célébrée le soir de la fin de Pessah, marquant le retour au hametz (levain). On y mange la mofleta. Mamie en fait la coutume chaque année en y glissant un louis d’or ou un bijou à la place de l’œuf.
Misguéret, « Le cadre ». Branche secrète du Mossad active au Maroc à partir de 1956, chargée de l’auto-défense juive et de l’organisation de l’alyah clandestine. Organisait Hashomer Hatsair et les départs des jeunes.
Mofleta, Crêpe fine et moelleuse, plat traditionnel de la Mimouna, garnie de miel et de beurre.
Nouasseur, Base aérienne américaine à 30 km au sud de Casablanca, active de 1951 à 1963. Jacob y a travaillé (probablement 1951-1963), y a appris l’anglais. Aujourd’hui aéroport Mohammed V.
Opération Yakhin, Opération secrète Mossad / Palais chérifien, novembre 1961 – printemps 1964, qui a permis l’émigration d’environ 97 000 juifs marocains vers Israël sous couvert de l’organisation américaine HIAS.
Orthlieb (Piscine), Piscine municipale de Casablanca, inaugurée le 14 juillet 1934, 480 × 75 m, considérée comme la plus grande piscine du monde. Alimentée en eau de mer renouvelée quotidiennement. Rasée en 1986 pour la Mosquée Hassan II. Lieu où les six enfants Assouline ont appris à nager.
Papy Gilou, Nom affectueux du mari de Mamie, grand-père d’Aaron. Inhumé à Ashdod.
Pessah, Pâque juive, fête du printemps célébrant la sortie d’Égypte. Dure huit jours. La Mimouna en marque la sortie.
Protectorat français, Période de tutelle française au Maroc, 1912-1956. Pendant laquelle Jacob a grandi, travaillé, s’est marié et a eu ses enfants.
Sépharade, Juif originaire de la péninsule ibérique, expulsé en 1492 (Espagne) ou 1497 (Portugal), dont les descendants se sont installés en Afrique du Nord, aux Pays-Bas, en Italie, en Turquie, etc. Les Assouline et les Corcos sont sépharades.
Sultana, Prénom de la sœur unique de Jacob Assouline. Émigrée en Israël en 1950, revue par Jacob, sa femme et Janine en 1968.
Tritel, Émeutes anti-juives périodiques dans les villes marocaines (notamment Fès 1912, Marrakech divers). Une des raisons historiques de la fermeture nocturne des portes du Mellah.
Tujjar as-Sultan, « Marchands du roi ». Statut privilégié accordé par les sultans marocains à certaines familles juives négociantes (dont les Corcos de Mogador), qui bénéficiaient de la protection royale pour le commerce transatlantique.